Pour le dernier atelier de la saison 2025-2026 intitulé « Parcelles de vie – Histoires semées, souvenirs récoltés dans les jardins ouvriers », Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi de partir à la découverte des jardins ouvriers gérés par l’association AJOAB (Jardins ouvriers d’Arcueil et de Bagneux).
Dans un temps long d’écriture, chacun devait imaginer un fragment de vie, une discussion, une rencontre entre un ou deux ou plusieurs jardiniers, le choix de registres étant large : mémoire, confidence, observation, transmission, etc. Il était indispensable de centrer le récit sur le lieu, sur la vocation des jardins ouvriers et d’y reprendre une phrase tirée au sort.
À suivre le récit de Sandra, une histoire grave, utilisant : « Le matin où on a retrouvé la parcelle 23 entièrement retournée, personne n’a voulu en parler. »
La lueur du potager
Cette famille avait fondé tous leurs espoirs sur ce petit bout de terre. C’était inespéré, rocambolesque, par les temps qui couraient.
Léa s’amusait à saisir la terre de plein fouet, mais garder la conscience qu’elle jouait aussi pour préparer la terre vive qui attendait les légumes racines à toutes les saisons : carottes, laitues, radis, tomates, betteraves rouges, courgettes, haricots, épinards, oignons, navets. Ils allaient faire revivre ces légumes oubliés au plus grand bonheur de toute la famille au complet : six enfants, leurs deux parents et la grand-mère maternelle. Ils vivaient entassés dans un trois pièces en location qui bénéficiait cependant d’une parcelle de terre suffisamment étendue pour donner naissance à un potager, car ils avaient eu cette chance d’apprendre la bonne nouvelle au moment de l’entrée dans les lieux.
Les Beauville avaient réalisé, surtout le père, qu’ils allaient enfin bénéficier d’un mode de vie autarcique. Ils n’avaient plus besoin de mettre autant d’économies dans les denrées alimentaires, qui étaient la première préoccupation familiale. Ils allaient enfin subvenir à leurs besoins au moyen de leurs propres ressources. C’était inouï pour leurs conditions sociales. Le père Beauville avait obtenu une négociation avec un grossiste en semences potagères. Il avait mis une partie de ses économies amassées grâce à ses heures supplémentaires dans sa fabrique industrielle.
Les mois passés, et la petite Léa ainsi que ses cinq grands frères se régalaient, à portions égales, des mets des légumes du potager que préparait leur mère Bernice.
Léa était fascinée par le travail ardu de la terre de son père, lui qui œuvrait à la production mensuelle de légumes. Du haut de ses huit ans, elle avait pour tâche de faire disparaître toutes les mauvaises herbes sur toute la longueur de la parcelle.
Un matin de novembre, le père revenait de ses horaires habituels, et fut soudainement apeuré, par les dires à haute voix de Monsieur Léon, leur voisin du rez-de-chaussée qui parlait avec une autre voisine du même bâtiment :
– Le matin où on a retrouvé la parcelle 23 entièrement retournée, personne n’a voulu en parler.
– La parcelle 23 ?? Vous dites bien la parcelle 23, Monsieur Léon ? Mais c’est la nôtre!!! s’écria le chef de famille, pris de colère par inquiétude.
Il se précipita au bureau du syndicat des parcelles et y trouva Monsieur Raymond pour lui raconter ce qui s’était passé sur sa parcelle, la veille, au moment de la nuit tombée.
Monsieur Raymond se sentit désolé et répliqua d’un air las:
– Votre parcelle dépasse les conditions attribuées de départ, en d’autres termes, votre parcelle fructifie de trop. Vous savez, Monsieur Beauville, le jardin ouvrier, c’est le seul endroit où le patron et l’ouvrier se disputent à égalité pour une question de limaces.
– Vous devriez réduire votre production, Monsieur Beauville, si vous ne souhaitez pas faire des jaloux parmi vos confrères. À cette cadence, vous filez droit vers le patronat.
Monsieur Beauville contenait sa colère et expliqua que l’énorme quantité produite était pour nourrir ses six enfants, sa femme et sa vieille mère pour qu’ils ne soient plus dans le besoin.
Monsieur Raymond répéta à haute voix le règlement intérieur sur le non- dépassement de morceaux de parcelles attribués par l’Office. Ses tomates avaient dépassé de deux doigts la parcelle 24. ll le savait à la redite du règlement intérieur. Il se sentait comme un hors-la-loi. Une fois, de plus, il se sentait humilié de sa condition ouvrière.
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