« Un jour à notre campagne »

Pour le dernier atelier de la saison 2025-2026 intitulé « Parcelles de vie – Histoires semées, souvenirs récoltés dans les jardins ouvriers », Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi de partir à la découverte des jardins ouvriers gérés par l’association AJOAB (Association des Jardins ouvriers d’Arcueil et de Bagneux).

Dans un premier temps d’écriture, Annie a invité le petit groupe à raconter les vingt minutes précédant leur arrivée aux jardins. Témoignage de Francine  : 

Toujours au téléphone avec Josiane. Toujours aussi bavarde, toujours quelque chose à raconter, et je vois le temps s’égrener sur la pendule du salon. Plus le temps de faire le trajet à pied pour mon rendez-vous avec mes amis, ce sera en voiture, avec la chaleur, ce n’est pas plus mal, il y a la climatisation dans ma titine. « Je te quitte, je suis en retard, on se rappelle plus tard, bisous. »

Vite, une bouteille d’eau fraîche, mon cahier et mes crayons dans mon sac, et hop, sac à main, et je pars. Le parking est bien frais, en route pour une nouvelle découverte. J’ai de la chance, je trouve une place de suite près du point de ralliement. La chaleur me tombe sur les épaules dès que je mets un pied dehors. Le soleil et la canicule sont bien là, Monsieur Météo ne s’est pas trompé.

Chemin de terre sèche entouré des immeubles de l’armée d’un côté et de la verdure des jardins de l’autre, contraste toujours étonnant de la ville. La petite porte verte est ouverte, j’entre et je suis accueillie par la compagnie déjà sur place, installée sous une structure en bois avec un toit en plexiglas. Trop chaud pour moi, je préfère mettre ma chaise sous un vieux cerisier à proximité. J’écoute les explications de Danielle sur l’origine des jardins ouvriers, et plus spécialement ceux d’Arcueil et de Bagneux. 

Ici, c’est calme. On entend les oiseaux chanter, le petit souffle de vent dans les feuilles des arbres, et on oublie que nous sommes au cœur de la ville.

Dans un deuxième temps long d’écriture, chacun devait imaginer un fragment de vie, une discussion, une rencontre entre un ou deux ou plusieurs jardiniers, le choix de registres étant large : mémoire, confidence, observation, transmission, etc. Il était indispensable de centrer le récit sur le lieu, sur la vocation des jardins ouvriers et d’utiliser l’incipit tiré au sort.

À suivre le récit de Francine commençant par  : « Le dimanche, les jardins ressemblent à un village. » 

Un jour à notre campagne

Le dimanche, les jardins ressemblent à un village. Nous sommes en été et notre famille ne va pas à l’église le dimanche matin, comme beaucoup de familles de Bagneux. Chez nous, c’est la préparation des casse-croûte pour le repas de midi. Papa, lui, prépare son matériel de travail, pendant que Maman remplit le sac de provisions pour la journée.

Trajet en bus pour arriver au jardin à la limite d’Arcueil, que mes parents ont obtenu depuis l’année dernière et que Papa cultive et entretient avec patience et amour.

Dès le petit portillon passé, nous courons, mon frère, ma sœur et moi, dans l’allée de terre qui nous mène à notre royaume. Nous allons directement aux rangs de fraisiers pour nous régaler de ces fruits juteux et sucrés. Papa râle. « Gardez-en pour le dessert. ». Nous rions et nous nous dirigeons vers les framboises, remplissons le petit saladier que Maman nous a tendu. Papa se met à son travail de la terre. Il nous rappelle que nous devons l’aider à désherber les plants de patates, de tomates et d’haricots verts avant le repas, pour pouvoir jouer cet après-midi. Notre voisin, le père Paul, un ancien ouvrier de l’usine Renault de Boulogne, nous salue et discute des événements de la semaine. Comme à son habitude, il nous sort un genre de proverbe : « Sous chaque motte retournée dormait une histoire inachevée. », et comme d’habitude, je ne comprends rien. Il tend à Maman un sac en papier débordant de groseilles bien mûres : «Tenez, ma chère, vous pourrez faire de la confiture pour vos petits diables. »

Dans un coin ombragé, Maman a installé la table et les chaises pour le repas. Nous mangeons avec appétit nos sandwichs, nos chips et nos fruits cueillis le matin.

Le repas fini, nous courons rejoindre les copains et nous jouons à chat perché, à cache-cache et à d’autres jeux d’enfants. Papa s’allonge sous un arbre le temps d’une petite sieste bien méritée. Mais bientôt, Albert le maître d’école, un autre jardinier du dimanche vient discuter avec lui. La conversation se tient devant un verre de vin rouge, Jules, le maçon arrive suivi de Robert, le poinçonneur de la RATP. Comme la semaine dernière et les précédentes, les sujets politiques sont au centre des débats ; la déclaration Schuman, le montant des salaires, le prix de la viande, la création d’Emmaüs après le terrible hiver, etc. Pendant ce temps, Maman discute avec Georgette, la femme de Robert, de son travail de dactylo à la Poste et de son envie d’avoir un enfant, tandis que Maman évoque sa vie de femme au foyer. 

En fin de journée, avec Maman, nous rangeons dans la cabane le matériel sorti, Papa arrose ses plantations et vérifie qu’il n’y a pas de maladie. Le soleil est bas, il est temps de rentrer à l’appartement. Demain matin, Papa retourne à son travail de facteur, nous, à l’école et Maman, à ses tâches ménagères. Dans une semaine, nous reviendrons pour un nouveau jour à notre « campagne ».

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