« Le Prussien inconnu »

Dès l’ouverture de la Maison des Matrimoines et des Patrimoines au printemps dernier, À Mots croisés y a planifié plusieurs ateliers d’écriture.  

C’est ainsi que jeudi 16 juillet 2026, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés y a proposé une animation grand public et gratuite : « La maison aux mille secrets » dans ce petit musée axé sur l’histoire locale de Bagneux, mais aussi sur les femmes et les hommes qui ont façonné la ville, révélé l’identité balnéolaise, dans sa diversité et sa pluralité.https://closdessources.com/

Après la visite guidée et contée par le médiateur des lieux, Loïc Canitrot. Annie a invité le petit groupe de participantes à choisir un ou plusieurs objets du musée, à les placer au centre de leur récit qui devait être impérativement situé dans un contexte balnéolais, et si possible à lui/leur attribuer un secret ou révéler un mystère, son histoire, sa vérité cachée.

À suivre le récit de Francine. Bonne lecture ! 

Le Prussien inconnu

Mais, que font mon casque et ma dague dans cette vitrine au Clos des Sources ? Pourquoi tous ces visiteurs les regardent, les détaillent et font des commentaires pas toujours très agréables sur son propriétaire ? Ils ne me connaissent même pas ! Comment mes affaires personnelles ont pu devenir une attraction, comme tous ces objets de tous les âges ? Ici, sont exposés des huîtres millénaires du temps où les eaux recouvraient la ville, des outils du Moyen Âge avec la culture de la vigne et l’exploitation de la pierre qui construisit des monuments de Paris et l’église Saint-Hermeland, toute la collection de Maugarny dont des reliques de la Préhistoire, et bien d’autres objets racontant la vie de ce village devenu ville. Et mon casque et ma dague !

Que je me souvienne. Parti, en pleine jeunesse, de Dantzig, ville de ma chère Prusse natale, et ayant quitté toute ma famille, je me suis enrôlé dans l’armée pour une guerre qu’on m’avait dite inévitable et pour vaincre ces belliqueux Français. J’ai échappé bien souvent de justesse à des assauts sanguinaires pour enfin arriver aux portes de Paris.

Mais, ici, dans le village de Bagneux, les combats ont duré plusieurs jours. Entre escarmouches, barricades, feu de l’artillerie et combats au corps à corps, les champs de bataille sont jonchés de morts, d’agonisants et de corps couverts de sang.

Ah, je me rappelle. J’ai reçu une balle dans l’épaule. Mon Dieu, quelle douleur. J’ai chuté au sol, la face contre terre. C’est là que mon casque a quitté ma tête et que ma main a lâché ma dague. C’est là que le trou noir est arrivé et la perte du temps. Quand j’ai rouvert les yeux, c’était la nuit, il faisait noir et froid. Et ce silence après le fracas des combats. Un silence perçé par les râles des agonisants. Mon épaule me remit en mémoire la balle qui l’avait traversée. Le sang que j’avais perdu m’avait rendu trop faible pour me mettre debout. Je rampais jusqu’à un trou fait par un obus et m’y glissais pour me cacher le temps de reprendre des forces. Mais, il m’engouffra et je ne pus me retenir. Je ne pus que me laisser absorber par cette gueule de terre. Le choc de l’arrivée sur le sol d’une grande salle de pierre blanche éclairée par les rayons de la pleine lune, sûrement une ancienne carrière, fut rude. Encore le trou noir, mais celui-là définitif.

Depuis, mon corps est toujours dans cette galerie perdue dans le sous-sol de Bagneux. Est-ce qu’un jour on retrouvera mon squelette pour lui donner une sépulture honorable ? Est-ce qu’un jour, je retrouverai mon casque et ma dague ?

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