Dès l’ouverture de la Maison des Matrimoines et des Patrimoines au printemps dernier, À Mots croisés y a planifié plusieurs ateliers d’écriture.
C’est ainsi que jeudi 16 juillet 2026, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés y a proposé une animation grand public et gratuite : « La maison aux mille secrets » dans ce petit musée axé sur l’histoire locale de Bagneux, mais aussi sur les femmes et les hommes qui ont façonné la ville, révélé l’identité balnéolaise, dans sa diversité et sa pluralité. https://closdessources.com/
Après la visite guidée et contée par le médiateur des lieux, Loïc Canitrot. Annie a invité le petit groupe de participantes à choisir un ou plusieurs objets du musée, à les placer au centre de leur récit qui devait être impérativement situé dans un contexte balnéolais, et si possible à lui/leur attribuer un secret ou révéler un mystère, son histoire, sa vérité cachée.
À suivre le récit de Muriel. Bonne lecture !
Une bannière contre la misère
Ils étaient carriers ; ils s’époumonaient dans la profondeur de la terre. Ils étaient tailleurs de pierre ; ils crachaient la poussière. Ils souffraient, s’endurcissaient à la douleur. Des corps fourbus, des peurs des éboulis et des effondrements de galeries, des torpeurs de l’enfermement. Voûtés par le labeur, écrasés par ce noir qui les ensevelit. Ils tenaient, car ils rêvaient de ciel infini, de pluie fine, du vol bleui des hirondelles, de se rafraîchir à la Fontaine-Gueffier, de longer l’ombreux parc Richelieu. Ils rentraient fatigués, épuisés, les mains rugueuses, les poumons écorchés et s’endormaient dans l’espérance des jours meilleurs. Mais ils craignaient un membre brisé qui leur ferait crier famine, une entaille avec la scie qui s’infecterait, une chute dans la fosse qui les immobiliserait, un vieillissement prématuré qui les mettrait sur le pavé. Ils se reposaient peu et reprenaient chaque matin le chemin entre les terres maraîchères.
Leurs femmes, leurs compagnes, leurs mères et leurs sœurs coupaient les étoffes, cousaient des dentelles, posaient des galons, brodaient avec des perles et des fils d’or des initiales. Elles confectionnaient des bonnets pour le Bon Marché, tout juste créé dont le nom et la renommée entraînaient parfois un sourire moqueur, pour des modistes et même des étals de marché.
Des couples de carriers et de bonnetières- des gens de peu- toujours à l’ouvrage-affairés. Ils n’étaient ni pauvres, ni riches, savaient en découdre avec la vie et tisser des liens. Les hommes économisaient quelques sous sur la paye, la cotisation honorée. Surtout, ils thésaurisaient une part de rêves. Solidaires, fraternels. Mettre de l’argent de côté pour vaincre l’adversité, permettre à l’accidenté de se réparer, au vieillard de ne pas mourir dans l’oubli, de soutenir à l’occasion une grève.
Ils décidèrent de mettre en commun cet argent pour pallier les blessures de la vie. Ils appelèrent leur caisse « Société de secours mutuels » comme celles qui fleurissaient dans ce milieu du XIX° siècle, ancêtre des mutuelles et en partie des syndicats.
Les femmes brodaient en grand secret une bannière pour brandir leur détermination et faire fi de toute résignation, pour affirmer leur assentiment et leur appartenance à ce mouvement. Elles commencèrent à tracer en lettres d’or majestueuses « Société de secours mutuels », d’y apposer les outils des métiers de leurs hommes. Elles poursuivirent des nuits entières leur ouvrage. Elles ajoutèrent tour à tour une poignée de mains solide et douce pour clamer la solidarité, un caducée pour figurer la santé, un épi de blé pour symboliser le pain. Elles s’appliquèrent à reproduire une ruche vibrionnante pour célébrer le travail ouvrier. Elles dormirent peu. Les yeux cernés, elles continuaient fières à embellir la bannière de la devise « Aidons-les autres ». Elles n’oublièrent pas de noter le nom du village de Bagneux, là où elles vivaient, travaillaient dur, pleuraient peu, éprouvaient chagrin, perdaient leur vie à la gagner à peine. La bannière finie, agrémentée de cordons, de passementerie, elles se félicitèrent de tant de beauté.
Et un matin de 1854, elles offrirent aux carriers, aux tailleurs de pierre, à leurs hommes usés cette bannière brodée avec tendresse de tant de promesses. Cet étendard claquerait en tête de la fanfare pour fêter et honorer le secours mutuel de Bagneux créé entre les massettes, les pics des carriers et les tambours des brodeuses.
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