« La Barbe à papa »

Pour la saison d’écriture 2026 – 2027, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a planifié un cycle d’écriture au Clos des Sources, Maison des Matrimoines et des Patrimoines, un petit musée axé sur l’histoire locale de Bagneux, mais aussi sur les femmes et les hommes qui ont façonné la ville, révélé l’identité balnéolaise dans sa diversité et sa pluralité. Fin août, le premier atelier était consacré à « Ma ville, un jour de fête ». 

Après la visite guidée de l’expo temporaire proposée par Loïc Canitrot, le médiateur des lieux, Annie a invité le petit groupe d’écrivants à choisir une proposition d’écriture et à situer leur récit dans les années 60-70.

Philippe a donc imaginé un récit à partir de la proposition suivante :

Instantané

Choisissez un personnage qui vit un moment d’émotion : l’un des maîtres rotisseur renverse par terre un plat de viandes, un enfant est perdu dans la foule, un homme/une femme doit monter sur scène avec une troupe de théâtre ou pour recevoir un prix d’un jeu dont il est le/la gagnant. Inventez-lui une vie, à partir de ce seul instant.

La Barbe à papa

Ma barbe à papa est aussi grosse qu’un ballon d’anniversaire, c’est ma maman qui me l’a achetée. On dirait de la neige en sucre, toute douce pas du tout froide, et rose au milieu. Elle fond dans ma bouche. Ça colle partout : sur mes lèvres, mes cheveux, mes doigts. Plus ça colle, plus c’est bon.

C’est la fête !

Tout tourne autour de moi : les lumières, les drapeaux, les arbres aussi. Ils ont mis des rubans lumineux dans leurs branches et, avec le vent, on dirait qu’ils bougent. Des grandes filles dansent à côté de moi, elles portent des uniformes rigolos, avec des boutons qui brillent et de grands chapeaux presque aussi hauts que des cheminées. Elles avancent toutes ensemble comme si quelqu’un les tirait par un fil invisible. Leurs bras bougent, leurs jambes bougent, mais leur visage ne bouge pas.

En avant, marche

Une, deux !

Une, deux !

Elles continuent sans jamais se tromper. Devant elles marchent leur Général, une dame avec des épaulettes dorées, plus brillantes que le soleil. La dame générale est sévère comme la directrice de l’école, elle regarde devant elle, lève son grand bâton argenté, le lance très haut.

Très, très haut.

Le bâton monte jusque dans le ciel, devient tout petit et disparaît dans les nuages. Les gens applaudissent

Bravo !

Bravo !

La musique recommence, plus forte que celle qu’écoute mon grand-frère sur son tourne-disque. Un monsieur tape sur un gros tambour de toute ses forces. Le tambour est si gros que le monsieur pourrait presque entrer dedans.

Bang !

Bang !

Ça fait mal aux oreilles. J ‘ai peur, je démarre un sprint comme Jazy, devant moi arrive un camion rouge sur son toit un énorme canon. Le canon se tourne vers moi, je baisse la tête.

Trop tard !

Il crache une tempête de confettis j’en ai dans les cheveux, dans les oreilles, dans ma bouche et même dans ma barbe à papa. Alors quelque chose d’étrange arrive, elle se met à gonfler encore et encore, grossit comme le bonhomme Michelin. Mes pieds quittent le sol, je décolle doucement, tout doucement, personne ne semble s’en apercevoir.D’en haut, tout est petit, les gens ressemblent à des fourmis qui auraient mis des chapeaux.

Je vois alors un groupe de bonhommes encore plus bizarre que Monsieur Michelin, ils ont des chapeaux en plume d’oiseaux, des bosses sur le dos, des grelots partout et des sabots de papy aux pieds. Ils gigotent dans tous les sens. Je leur fais signe.

  • Bonjour !

Ils lèvent tous la tête en même temps. se mettent à rire, enfin je crois.

Avec leurs masques, on ne voit pas leur bouche, alors ils me lancent des oranges. Une orange, deux oranges, trois oranges ? J’en attrape une et la serre contre moi.

Au loin, je vois la fête foraine. Je sens l’odeur des gaufres et des frites, du sucre. J’ai faim !

Au sommet de la grande roue, j’aperçois mon copain Pierre. Il est assis avec son papa, ils sont si hauts qu’ils pourraient presque me toucher. En bas des autos tamponneuses sont devenues toutes petites comme des jouets, elles continuent à se cogner.

Boum, boum !

Sur la grande route, un défilé de chars avance lentement, d’énormes têtes dépassent des chars : Polichinelle avec un nez crochu, Charlot, Obélix, Zorro. Les têtes me regardent passer, leurs yeux font semblant d’être immobiles, mais j’ai l’impression qu’elles me regardent, je me dépêche d’aller plus loin.

Le dernier char est couvert de fleurs, il y en a tellement qu’on ne voit presque plus les roues, ça sent bon, comme Maman. Au milieu des fleurs, il y a un grand fauteuil doré réservé à la Reine des Vendanges.

Tout le monde applaudit, moi aussi, je lâche mon ballon et … Je tombe, je tombe très vite, la grande roue monte vers moi, les chars grossissent, les

grandes filles marchent toujours…

Une, deux, une, deux…

Je ferme les yeux et j’atterris à côté du marchand de barbes à papa, il ne semble pas étonné. Je regarde autour de moi, les lumières, la musique, la fête… Papa est à côté de moi.

  • Encore dans la lune, mon garçon ?

Il me regarde en souriant

  • Veux-tu une nouvelle barbe à papa ?
  • Non merci Papa.

Je lève les yeux vers le ciel, je lui prends la main

  • Je veux que tu me tiennes très, très fort la main.

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑