« Une sœur »

« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida 

Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits de Carmen.

Une sœur

Mon amour, mon cœur est déchiré. Toi, que j’aime plus que ma propre vie,  je dois te dire adieu. Je lis, relis sans fin ta dernière missive, et mes larmes sont mêlées à tes mots. La vie s’acharne à nous séparer et pourtant je la remercie de tout mon cœur d’avoir pu vivre ces moments de félicité dans tes bras.

Le temps d’un été, toi et moi avons tout oublié de notre vie, de notre travail, de notre famille.

Venu en mission à Rome, j’ai découvert ce que dolce vita signifiait, j’ai découvert ce que l’amour signifiait. J’ai savouré chaque heure à tes côtés, comme un chianti dégusté devant le capitole. Je porterai ces souvenirs jusqu’à mon dernier souffle et dans cette malle, j’enferme mon âme.

Tu m’as appris le sens du mot ‘aimer’, moi qui ne savais rien de cette force merveilleuse.

Mais tout cela à un prix, un prix à payer. Nos familles respectives ne doivent rien savoir de notre aventure. Il serait injuste de leur faire porter le poids de nos égarements, de cet enfant qui est le nôtre et que je laisse à un autre.

Comme la vie va me sembler longue. Mais, que faire quand les devoirs nous ramènent à la raison, quand la réalité prend le pas sur les rêves, nos rêves. Je garde une photo comme un éternel souvenir.

Adieu, car cette lettre est la dernière. Je t’aime pour toujours.

 ***

C’est dingue comme les hommes éprouvent le besoin de se confier lorsqu’ils s’imaginent à l’article de la mort. Papa n’échappe pas à cette règle.

Maman nous a quittés depuis quelques années déjà et en toute franchise je suis heureuse qu’elle n’ait rien su de ce qui m’a été révélé.

Jamais, je n’aurai imaginé mon père nous ayant caché un tel secret. Une aventure italienne lors d’un déplacement professionnel le temps d’un été.

Je n’ai pas su comment me positionner face à ses révélations quand papa s’est vu mourir du covid. Au final, il a survécu mais parfois je me demande s’il n’aurait pas mieux valu qu’il meure.

Il est devenu tellement difficile pour moi de lui rendre visite en sachant qu’il a trompé maman et fait un enfant dans son dos. Apprendre en même temps, que ma mère fut cocue et que j’ai une demi-sœur de deux ans de moins que moi, c’est dur à encaisser.

Depuis sa révélation, lui et moi, on évite de se regarder, presque de se parler. Nos conversations se limitent aux exigences du quotidien. La confiance que j’avais dans mon père est rompue. Il m’a trahie, il nous a trahis. Parfois, je me surprends à le haïr mais aussi à vouloir en savoir plus sur cette femme qui a volé le coeur d’un mari, d’un père, d’une mère, de ma sœur, moi qui m’ai cru unique fille toute ma vie. Puis, papa a fini par décrocher, il y a trois mois. Que vais-je donc faire avec ce secret encombrant ?

Quand la première lettre est arrivée, j’étais si choquée, que je me suis assise pour la relire encore une fois, être certaine qu’il ne s’agissait pas d’une erreur.

Une femme, vivant en France, me révèle que nous sommes sœurs, que son père et ma mère ont eu une aventure le temps d’un été.

Au début, je me sentais partagée entre colère, chagrin, et curiosité. Maman souffre d’Alzheimer et peine à se souvenir de moi alors comment lui demander ce qui c’est passé cette année-là, de me parler de cet homme qui serait mon père biologique.

A cet instant, j’ai plus de questions que de réponses, je me sens particulièrement frustrée. Puis, tout s’est accéléré. J’ai fouillé dans l’armoire familiale et j’ai fini par trouver, bien dissimulé dans du vieux linge, un cliché de ma mère au bras d’un homme inconnu. Il est grand, mince ,les cheveux châtains et le regard clair. Je n’en reviens pas de voir comment elle semble heureuse près de lui. Un sourire illumine son visage, moi qui jamais ne l’ai vu sourire ainsi.

Première visio avec ma « sœur ». Nous comparons nos photos respectives. Le doute n’est plus permis. Ce sont des clichés identiques que nous avons. Dois-je pleurer, dois-je célébrer le fait d’avoir une sœur, moi qui ai grandi avec quatre grands frères ?

Je commence à comprendre pourquoi maman m’a forcée à prendre l’option français lors de mes études de lettres classiques. 

Le premier choc digéré, je pars pour Paris, rencontrer Julie avec qui nous partageons un père, une histoire commune. Elle est là, Terminal 2 d’Orly, dans le hall des arrivées. 

Anna ? Poignée de mains timide et regards fuyants. Dans le taxi qui m’emmène dans la maison de notre père, le silence est lourd, pesant. La gêne autant en moi qu’en elle nous empêche de nous parler. À ce stade, je n’ai pas la moindre idée de savoir comment nous allons pouvoir dépasser ce secret oppressant.

Je n’ai pas parlé à mes frères de mon voyage et papa quant à lui nous a quittés depuis de nombreuses années. Que savait-il de cette histoire ? Avait-il des soupçons sur sa paternité ? Qu’au fond, je n’étais pas sa fille biologique ? Je suis la seule de la fratrie à avoir les yeux bleus, tandis que les garçons ont tous les yeux noirs tout comme mes parents.

Enfin, nous arrivons à Bagneux là où Julie a grandi. Je connais un peu Paris, car maman a toujours voulu qu’on connaisse la France mais pas sa banlieue. C’est calme comme quartier, entre maisons de famille et grands ensembles.

Petit à petit, elle et moi nous nous détendons. Elle me fait visiter la maison de son enfance et moi j’apprends à découvrir notre père. C’est drôle, nous avons plus de points communs que je n’avais envisagé. La regarder, c’est me voir. Je commence à accepter l’idée d’avoir une sœur. Au grenier, j’ouvre la malle où une partie de nos vies se trouve bien rangée. 

J’ai peur, je suis heureuse. Maintenant, l’avenir nous appartient.

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