« Pour un vol de bétail » 

« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida 

Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits de Charlotte.

Pour un vol de bétail 

J’ai tué le vieil Emile car il n’arrêtait pas de me voler mes vaches. Un matin, excédé d’en avoir perdu trois d’un coup, j’ai pris mon fusil, mis une cagoule et me suis rendu chez lui. Je n’ai pas sonné, j’ai défoncé la porte, je l’ai vu dans la cuisine se préparer un café, je lui ai dit « Haut-les-mains » et j’ai tiré. Il faut dire que je tiens à mon troupeau de vaches, c’est mon gagne-pain. Sa femme a accouru et j’ai filé à toute vitesse. C’est vrai que j’ai le sang chaud, mais trois vaches de volées d’un coup, c’est quand même quelque chose. Dans la famille, on est fermier depuis des générations, mes aïeuls m’ont transmis cette ferme et ces troupeaux, et j’y tiens, un point c’est tout. Mais après avoir commis mon crime, j’ai eu des semblants de scrupules et de remords. C’était quand même trop lourd à porter.

À qui me confier ? Au curé du village ? Et si j’allais en enfer ? Et si la police venait m’arrêter ?

À vrai dire, j’étais partagé, tiraillé entre le fait que je ne regrettais mon acte qu’à moitié, et la peur d’aller au diable.

À qui me confier quand même ? J’ai soudain pensé à mon cousin René. C’est un taiseux, il est muet comme une carpe, il n’aime pas parler, il ne dirait rien. Alors, je lui ai tout raconté.

Paul m’a confié son secret. Je n’aime pas parler. Mais là, c’est trop. Dix vaches volées en tout. Un voisin. Un coup de fusil. Un mort. À plutôt peur d’être arrêté par la police et d’aller en enfer. Pas trop de remords. Juste peur. Mais secret trop lourd à porter. J’arrête de parler. J’ai trop parlé.

À la mort de mon père, j’ai retrouvé une malle remplie d’objets divers. Ce qui m’a le plus interpelé, c’est le fusil et la boîte de cartouches. Le masque et la corde aussi. Les autres objets étaient plutôt communs, une carte de la France, un plan de Paris, un vieil agenda, un coupe-papier, des vêtements de travail. Mais en sortant les objets, j’ai fait tomber un papier. C’était une coupure du journal local, datée du 16 mai 1953. « Un homme tue d’une balle son voisin pour un vol de bétail » titrait l’article. Des fermiers dans le coin, il y en a. Mais qui était donc ce fermier qui avait commis ce geste ? Ça, je ne vous le dirai pas. Vous pourriez croire que c’est Paul Jeannot, mon grand-père. 

Or il mentait comme un arracheur de dents, toujours prêt à raconter des histoires pour se faire remarquer, toujours prêt à s’inventer des secrets.

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