« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida
Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits de Sandra.
Le discret héritage de l’art
Le matin, il avait pris l’habitude de se lever dès les premières lumières du soleil. Il aimait être en contemplation quotidienne : la lumière qui traversait les vitres de son salon pour voir ce spectacle pictural qui lui était donné. Dès le matin, il écoutait de la musique classique et fredonnait les notes de musique de Wagner avant d’éteindre le chandelier pour se diriger vers la porte d’entrée. Il travaillait avec acharnement dans l’urbanisme à la conception des parcs et chaussées et, dès le soir venu, au moment de franchir l’entrée du salon, il fleurissait le vase avec délicatesse avant de goûter la tarte aux pommes que je lui préparais. Ensuite, il s’installait au piano. Ton père avait une passion cachée pour la musique à travers le piano. C’était un autodidacte dans l’art d’écouter la musique et ses subtilités. Les sons variés, les silences, comblaient ses oreilles. Il décortiquait chaque morceau écouté : il analysait les rythmes et variations et faisait des mélodies par des allers et venues de ses doigts sur les touches du piano. Les notes lui faisaient résonance dans la rêverie, il s’imaginait jouer dans des banquets mondains au milieu de la nuit. Il nous réunissait et disposait les fauteuils du salon comme pour participer à un véritable spectacle vivant. Le matin, il devait cesser ses espoirs imaginaires car il avait peur des représailles au moment de reprendre son travail. C’était une passion regrettable car il ne pouvait en vivre. C’était le revers de la médaille, il composait de jour en jour, même si le rendement lui faisait peur. Cela n’avait pas d’importance pour lui, même s’il devait être rétrogradé au travail mais il s’en cachait habilement. Son travail n’était pas représentatif de qui il était vraiment. Il avait le don de l’art.
Maman, tu sais, Grand-père, c’est une partie de ma vie d’enfance. Je me souviens très bien de la façon dont il nous contait les histoires. Il prenait la carafe en cristal et nous laissait imaginer que milles histoires magiques y en sortaient. Il regorgeait d’inventivité et son visage s’illuminait pour nous raconter des histoires. Il avait aussi un almanach dédié à nos dates d’anniversaires mis en avant sur son bureau. Il finissait toujours par nous réunir autour du piano. Il jouait sur commande, un titre par-ci, un titre par-là, aucun titre classique ne lui échappait. Il avait un stylo à l’encre de Chine et nous apprenait à écrire les lettres de nos prénoms en calligraphie chinoise. Son esprit de famille et son inventivité restent gravés dans ma mémoire en toute intimité.
Je ne comprends pas pourquoi je récupère tous ses objets du bureau de Grand-papi. Je n’ai pas besoin de tout ça, c’est trop encombrant. J ’aurais préféré une PS5. C’est inutile tous ces bibelots. Je ne sais pas quoi en faire. Je ne sais pas où les mettre, ça va partir en brocante. Et tous ces ensembles qui ne sont pas à ma taille. Que veux-tu que je fasse d’un nœud papillon ? c’est ringard et clownesque. Bref, j’aurais préféré autre chose de plus utile. Advienne que pourra pour le reste.
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