« L’Héritage du silence »

« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida 

Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits d’Annie.

L’Héritage du silence

La semaine prochaine, Léonie emménagera chez moi. Il va me falloir lui faire une petite place à la maison. Je vais commencer par l’armoire, lui réserver une étagère ou deux. Je suis si heureux de l’accueillir dans mon petit nid. Nous allons nous marier dans six semaines.

Je vide l’armoire avec une certaine frénésie. Des vêtements à jeter, d’autres à donner. Puis, je passe à la commode. Je vais la transformer en coiffeuse, avec un miroir au-dessus et une petite couche de peinture blanche.

Dans le dernier tiroir, je découvre un vieux carton à chaussures avec une étiquette à mon nom. Je souris. Toute ma jeunesse tient là-dedans. Un cendrier du paquebot France. Mes Gitanes sans filtre. Une boucle d’oreille rouge en bakélite. Un trèfle à quatre feuilles. Une carte postale de Boston. 

Boston… J’avais vingt ans. Betty était ma prof de maths. Elle avait cette façon de me regarder qui me faisait vaciller. Et puis un soir, tout a basculé. Quelque temps plus tard, je suis rentré à Paris, avec quelque chose que je n’aurais jamais dû emporter. J’allais être père.

Je n’en ai jamais parlé à personne. Pas même à mes parents. Pas même à Léonie. Je repose la carte. Je n’ai plus envie de vider la commode.

« Allez, Victor. Referme ce carton. Cache-le à la cave. Derrière la chaudière. » Je reste immobile. Dans six semaines, je vais épouser Léonie. Et soudain, j’ai peur qu’un jour, elle sache.

🔹

« Viens, ma chérie, aide-moi à transporter des affaires que mon père a stockées à la cave. Il faut juste les monter au grenier, il n’en a plus besoin. » 

Je saisis les cannes à pêche et le petit panier en osier. Maman, elle, porte un sac rouge rempli de ses albums de timbre et un carton poussiéreux. On devine sur le dessus les lettres VICTOR, un peu effacées. « Ouvre, Maman ! C’est quoi qu’il y a dedans ? » « Sa collection de soldats de plomb. Enfin, c’est ce qu’il m’a dit ! Peu importe, il se fait tard. Il faut que je prépare à dîner. » Maman pose le carton sur un vieux fauteuil rouge, dans un coin du grenier. Je voudrais soulever le couvercle, juste un peu. Mais Maman m’appelle déjà, en bas.

🔹

Ça y est. La maison de Pépé et Mémé est vendue. Je dois vider la maison. Il ne me reste que le grenier. Pourtant, je n’en ai guère envie. Combien de fois Maman et Mémé m’ont répété que c’était dangereux, que le plancher était branlant, qu’il était le royaume des souris et des araignées. Je l’ai crue. Mais, aujourd’hui, je dois m’y frayer un chemin.

Il est là, devant moi, posé sur un fauteuil rouge d’un autre âge, le carton de Pépé. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à détourner les yeux. « Viens vite, ma chérie ! Il est temps de soulager mon âme ! » Je m’approche. Le couvercle est poussiéreux, collé par la crasse. Je le soulève délicatement. Il contient un bric-à-brac étonnant, moi qui m’attendais à voir une armée de figurines. 

Je tourne et retourne chaque objet. J’essaie d’en imaginer l’histoire. Tout ce que je sais, c’est que ce carton a appartenu à mon Pépé. Il n’y a aucun soldat de plomb comme il avait dit à Maman. Juste des choses banales. Un cendrier du paquebot France. Un vieux paquet de Gitanes. Une boucle d’oreille. Un trèfle à quatre feuilles sous cadre. Un livre. Une carte postale. C’est quoi ce bâtiment en briques avec des colonnes ? C’est où ? Je lis au dos : Boston. Quelques mots signés Betty. Mais qui était cette fille ? Cette femme ? Je commence à reconstituer le puzzle : la boucle d’oreille, la carte, le cadre porte-bonheur…  C’est alors que « Of Mice and Men », le fameux livre de John Steinbeck, glisse de mes mains. Je le ramasse, l’ouvre. Sur la page de garde, une écriture penchée, à l’encre violette pâlie par les années : « For Victor, my love forever. Boston, 1962. »

Quelques pages cornées, une vieille odeur de tabac. Une feuille pliée s’en échappe. Je la ramasse. Étrangement, je sens le papier brûler entre mes doigts. Une facture du Boston City Hospital au nom de Betty Margareth Woolf. Je relis. Betty. Des frais d’accouchement. Je sens mon cœur s’accélérer. Qui était donc cette femme ? Pourquoi Pépé a-t-il caché ce papier ? Pourquoi a-t-il menti ?

Je referme le livre. Mes mains tremblent. Dehors, j’entends la voiture de Maman qui se gare. Je glisse la facture dans ma poche, et referme le carton, doucement, comme Pépé l’a fait, il y a longtemps.

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