Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête.
À suivre le récit de Philippe.
L’ensablé
Lettre de Charles-Henri de Faeton à son frère Edmond
Paris 24 février 1892
Si je suis devenu l’écrivain célèbre et célébré
Si je partage l’intimité des grands de ce monde
Si les enfants des écoles, les lycéens, les futurs normaliens étudient et dissertent sur mes œuvres
Si j’habite un hôtel particulier à côté de l’Élysée
Si
Si et encore
Si
Ô Edmond
Je t’ai pris ta gloire !
Edmond, mon cher, tendre et malheureux frère à la tête malade dont la plume exubérante, prolixe et luxuriante a fait émerger une manière d’habiter le monde si originale et si forte avec un style si rare qu’il n’en jaillit un ou deux par générations. Tes livres sublimes qui enchantent grands et petits sont la quintessence du génie littéraire, d’Hugo, de Jules Verne et de Dostoïevski.
Damné, je fus en confisquant ton œuvre que tu laissais dormir, et en la faisant connaître et diffuser sans jamais révéler ton nom splendide et glorieux.
J’ai pris ta place sous les lumières, je l’ai reçue et tel Icare je m’y suis brûlé.
Bien pire que Caïn, j’ai commis un meurtre fratricide en tuant ton nom et ton talent. Les portes de l’enfer me sont ouvertes, rien ne pourra réparer cette injustice. Hadès, me voici !
Charles-Henri
🔹
Bureau de Gérard Danglars Secrétaire perpétuel de l’Académie Française
Sise 23, quai de Conti Paris
15 mars 1892
A la veille de son discours de réception à l’académie française Charles-Henri de Faeton vint me trouver dans mon bureau. Il était fort pâle et paraissait en proie à une agitation que je lui connaissais peu. Il m’avoua, presque à voix basse, qu’il n’était pas l’auteur de son œuvre littéraire ayant substitué son nom à celui du véritable auteur, lequel ne serait autre que son propre frère.
Je dois dire que je fus abasourdi par cette affirmation, dont je ne voulus d’abord rien entendre et la mis sur le compte d’une élucubration passagère, née de l’inquiétude légitime que pouvait éprouver un homme à la veille d’entrer dans la littérature française par la porte la plus solennelle. Il insista.
Moi de même. Je lui fis remarquer l’absurdité de son propos. Son nom figurait depuis des années sur ses livres, ses manuscrits, ses éditeurs, ses correspondances. Puis, il reprit ses esprits et me montra l’ébauche de son discours de réception du lendemain que je jugeais très bon.
Vous pouvez, lui dis-je, le lire en toute confiance devant l’Académie, en séance plénière, je ne vois là rien qui puisse vous inquiéter. Nous nous quittâmes fort civilement. Après son départ, je fus pris d’un doute.
Et si c’était vrai ?
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Bureau de Valentin Villeforte
1er avril 1956
Valentin rédige une thèse sur les écrivains oubliés et mal aimés de la littérature.
Un héritier de Charles-Henri lui a confié des textes, et des lettres de son arrière-grand-père afin qu’il nourrisse sa thèse.
Parmi celles-ci, il découvre la lettre non envoyée de Charles-Henri à Edmond.
Il vérifie l’authenticité de la lettre, s’assure de l’existence d’un frère nommé Edmond.
Charles-Henri est mort en 1922, son frère en 1912.
Il étudie plus précisément les nombreuses œuvres de l’écrivain, constate un quasi-arrêt de sa production littéraire en 1913. Les ouvrages ultérieurs n’étant que des compilations de travaux réalisés.
Sa conclusion ne fait aucun doute, Charles-Henri est un escroc qui a dupé son frère et le monde. Si ces révélations avaient concerné un Sartre, ou un Malraux, il tenait son scoop, mais à quoi bon remuer le passé .
Cette vieille baderne a eu son heure de gloire, célébrée dans les dictées, ânonnée dans les récitations, cités dans les devoirs de philo, objets de thèses. Son style trop ampoulé, empêtré dans des périphrases pompeuses, et les effets de manche n’intéressent plus le lecteur. Il fait partie des écrivains ensablés qui ont eu du succès de leur vivant, puis l’oubli est venu, comme le sable qui recouvre peu à peu les monuments dans les déserts.
Valentin remet la lettre dans la volumineuse correspondance de Charles-Henri et referme le dossier.
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