« Table 32 »

OLÉ 💃🏻Petite innovation-surprise de rentrée pour À Mots croisés avec l’ouverture de nouveaux rendez-vous d’écriture pour ses adhérents. O comme ouverts à tous ceux et celles inscrits le lundi ou le samedi. L comme libres au niveau horaire et É comme élastiques, jour et rythme étant souples.

Pour le premier atelier OLÉ, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, avait choisi un jeudi en fin d’après-midi et invité à l’écriture, dans un espace de convivialité, la Brasserie Le Dampierre, en plein cœur de Bagneux. Un espace rénové (anciennement Le Brazza), repensé et ré-ouvert, il y a à peine deux ans. Un espace convivial où l’accueil de Franck et Yaya est des plus sympathiques. Un espace idéal pour éveiller son esprit et nourrir ses sens. Un espace propice à l’écriture autour de « Là où des vies se croisent et se décroisent ».

À suivre le récit de Carmen.

Table 32

Bagneux, brasserie Le Dampierre à deux pas de la place du même nom, dix-huit heures. Saint-Hermeland nous rappelle qu’elle est l’église au milieu du village. Quelques fidèles se rendent aux vêpres, toujours un peu moins nombreux que la veille. 

Moi, ce que j’aime, c’est m’installer en terrasse, accompagné ou non. La ville offre toujours un spectacle de rue dont je ne me lasse jamais. A l’intérieur aussi, il se passe toujours quelque chose. Le percolateur chante sans discontinuer, la vaisselle s’entrechoque, les serveurs lancent les commandes des clients attablés, les conversations vont bon train, le silence est mort.

Aujourd’hui, je suis seul. J’aime ces moments de solitude, noyé dans le fracas ambiant. J’ai tout le loisir de m’adonner à l’observation de tout ce qui m’entoure. Les 128 et 188 s’enchaînent les uns après les autres, c’est l’heure de pointe. L’énergie électrique a remplacé le diesel. Il n’y a plus ces vapeurs de gasoil qui me font tousser à force de rotation de bus, bondés de voyageurs naviguant entre boulot et maison. 

Happy hour, une pinte devant moi, moustache de mousse. Ça parle beaucoup autour de moi. Des copains, des collègues de travail, des histoires d’amour naissantes, des disputes à peine dissimulées. Le Dampierre comme une société en miniature. Dans ce flot ininterrompu de gens, le serveur crie la commande : « Un café pour la 32 ! » La personne assise à cette table attire mon regard. Un homme entre deux âges, physique quelconque, costume élimé, calvitie partielle, rien en lui qui le rend attrayant. Il semble porter le poids d’une infinie tristesse. Il remue sans fin le café que le serveur vient de lui apporter. Il va être froid. Trois sachets de sucre, froissés, indiquent qu’il l’aime bien chargé. Pourquoi m’intrigue-t-il autant ? Parce que sa solitude interpelle la mienne ? Parce que j’ai peur de lui ressembler ? En vérité, je ne veux pas connaître la réponse, pas certain de l’aimer. Du coin de l’œil, je le regarde comme si sa vie avait un intérêt pour moi, comme si nous allions devenir les meilleurs amis du monde, lui et moi.

Je détourne mon regard. Un enfant hurle dans sa poussette, une moto pétaradante frôle dangereusement la terrasse. Le calme revenu, je remarque que l’homme quelconque a quitté les lieux. Il ne reste rien de lui sauf un papier posé à côté du café qu’il n’a finalement pas bu. Je me dirige vers sa place. Discrètement, je lis les quelques mots, qu’il a griffonnés au stylo bleu. Ils sonnent comme un adieu : « Demain, c’est l’automne et je ne le verrai pas. »

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