« La chambre 404 »

Laurent a quant à lui opté pour un autre chemin d’écriture : une première partie où la chambre est allumée, une deuxième où la chambre est dans la pénombre et où un personnage intervient.

La chambre 404

Une serrure grince de temps en temps. Celle de la porte 404, au fond du couloir, sous le plafonnier toujours éteint du dernier palier. Elle s’ouvre sur une pièce unique, une chambre d’hôtel simplement achalandée : un lit toujours défait, une commode poussiéreuse, une table jonchée de miettes, une chaise brinquebalante, un chiffon couvert de graisse laissé sur le dossier et un portemanteau, seul dans son coin. Les murs sont jaunis et craquellent. Le plafond se fissure. Noires, auréolées de poils blancs, des moisissures se sont invitées sur la porte des sanitaires fermée. De peur, la peinture s’écaille. Les conditions sont propices. Les paumelles rouillées de l’unique fenêtre ne crient plus. Pourtant, un ventilateur aux pales désaxées brasse l’air. Seulement, le pauvre appareil ne secoue plus que les voilages rudimentaires des vitres sales. Il fait chaud. Les draps oubliés transpirent. Le plâtre a une odeur de salpêtre. Ces derniers jours, c’est l’abat-jour de la commode qui assurait l’ambiance lumineuse. Il projette ces rayons jaunâtres déconcertants sur le sol taché. Le dernier locataire semble lui faire pleinement confiance, malgré ses baisses de tension. En face du lit, une télévision à l’écran bombé et d’une ergonomie sommaire est surélevée sur un meuble bas. Depuis trois jours, elle offre ses programmes noir et blanc, en fin de matinée. A l’heure des réveils tardifs de l’actuel résident, un vent d’actualité tourbillonne dans la pièce : « Un dangereux tueur en série sévit, implacable… Du tir au pigeon entre deux bandes rivales !.. Règlement de compte mafieux ! »

A cet instant, derrière la porte, c’est la pénombre. L’air ronronne. Il est déjà tard. Les appels lumineux du motel traversent les volets battants fermés en espagnolette. Des spots rouges criards clignotent. Une grosse mouche virevolte, puis se pose nonchalante sur le goulot d’une bouteille entamée, au pied du lit, prête à risquer sa trompe. Sur le bord du matelas, il y a une mallette en cuir, l’étui d’un long accessoire. Elle est laissée ouverte sur le lit. Une punaise y a trouvé refuge. Gonflée à souhait, elle ne veut pas finir, comme ses congénères, écrabouillée sur le sol. Elle a bien essayé de pondre dans la valise, rangée dans l’un des tiroirs de la commode. Mais celle-ci est restée jusqu’à présent fermée, prête au départ. Quelle aubaine cette pénombre, un cafard curieux, plus en hauteur a choisi le portemanteau. Un pardessus bien inutile s’y suspend. L’éclaireur, plutôt du genre robuste, bat son record d’escalade. Très vite ses antennes détectent, dans un amas de pellicules, un voisin. C’est le pou qui cherche de la compagnie. Les puces ne reviendront plus. Nichées dans le tee-shirt du locataire, elles ont préféré partir. Lui aussi, il veut s’en aller, saisir un cheveu, et tenter l’aventure. La fourmi noire, elle, a choisi le trou de la plinthe. Bien abritée, elle attend d’une minute à l’autre que le sol tremble. Le nouveau venu ne saurait tarder. Elle attend ses amies ouvrières, parties gravir le ventilateur défectueux. Un papillon nocturne s’y serait fait découper cette nuit. En attendant, elle garde ses distances avec les mites de la commode qui croustillent en silence le linge de toilette. Elles ont l’habitude d’espionner leurs invités. Celui-ci, il parle tout seul. Elles le trouvent étrange. Tous les soirs, il sort à 23 heures, pour ne rentrer qu’au petit matin, souvent excité par son travail nocturne. C’est son sujet préféré.

« J’l’ai bien démonté celui-là ! Etalé… comme à l’entraînement ! Mission terminée. » La porte s’ouvre… D’abord, ce sont les rayons de l’abat-jour qui s’inquiètent. « Mais où était-il passé ? J’en avais assez de ne plus éblouir ! crie-t-elle. Ce rouge me faisait de l’ombre. J’ai des pertes de luminance ! »

– Qu’est-ce qui fait chaud ici ! reprend l’invité agité. J’ai pourtant laissé le ventilateur allumé. Il brasse l’air, mais rien n’y fait. Je ne supporte plus ses pales qui ronronnent sans cesse. J’ai la tête qui bourdonne. »

L’homme se dirige comme à son habitude vers le portemanteau. La blatte affolée est saisie de peur. Elle secoue ses antennes dans tous les sens. Elle cherche une cachette dans le pardessus. Le pou suit sa nouvelle copine. Ils ont des projets ensemble. Pendant ce temps, la mouche accueille son nouveau maître. Elle ne le quitte plus. Quand il rentre, il parle de ses têtes explosées et lui laisse à manger.

« – Tais-toi la mouche ! Pousse-toi que je me fasse cette bouteille. J’l’ai laissé là exprès, pour fêter ça. Cette crapule a eu son compte. Du premier coup, j’lui ai dégoupillé le ciboulot ! glou, glou, glou…Bon, je vais ranger le joujou dans son étui.

– Oh oui ! Dépêche-toi de fermer, que je puisse pondre en paix ! s’exclame la punaise, maintenant si près de la lunette, et pas si loin de la gâchette. En voici un beau tunnel !

– Mon bébé, mon fusil à répétition modèle F1. Mon arme, mon jouet : crosse ajustable, boîte de culasse à fenêtre d’éjection, crosse à poignet pistolet, appuie-joue. Mon cadeau pour mes quarante ans, j’voulais ce modèle 66. J’ai fait sculpter la crosse à mon nom. Pull Grégoire : français à l’étranger et tireur à plein temps !

– Tais-toi la mouche ! Tu me casses les oreilles !

La mouche est chassée. Elle cherche où se poser, et les miettes, ce n’est pas si mal finalement.

– Glou, glou, glou. J’fais mouche à chaque fois, ajoute le tireur avec un sourire de satisfaction. Pan ! Entre les deux yeux. Il a juste eu le temps de cracher sa cervelle !

Les puces sont revenues, déçues du voyage. C’est la vue du sang : un océan trop risqué. Faute de moyen, elles ont rebroussé chemin. Du coup, le tueur se gratte toujours dans son tee-shirt fétiche. Pas besoin d’ouvrir la valise ! D’ailleurs, la punaise ne l’espère même plus.

– Moi, il faut que je passe mon coup de fil. Y’a cinq cents billets à se faire !

L’homme se dirige vers le palier sombre. Un téléphone mural est laissé à disposition. L’homme saisit le combiné, puis tourne le cadran rotatif une douzaine de fois. Biiiip, biiiiip…biiiip…Allô Harold, j’en peux plus de ta planque. Dis-moi où trouver l’oseille ? Le bandit impatient clignote cette fois-ci sous les néons attardés. Oui… c’est bien la chambre 404, assure-t-il à son interlocuteur.

A cet instant, une araignée se glisse sous la porte. Le temps est orageux. Ses prévisions sont pessimistes. Ça va arroser !

– D’accord, j’ouvre les volets et je file.

La nouvelle venue a un petit faible pour le meuble bas qui porte la vieille télévision. Une moumoute oubliée grouille d’acariens. Justement, elle adore faire la conversation, parler de la météo.

L’homme bondit jusqu’à la fenêtre. Les gonds crissent et font sursauter le cafard. L’éclaireur a tout à coup un doute sur la bonne sérénité des lieux. De vilaines turbulences tourbillonnent. Le pou vient se blottir contre son ami. Que se passe-t-il ?

Les puces s’agitent, mais l’hôte est insensible. L’air tiède matinal caresse son visage rosi par l’alcool. Ses grands yeux noirs absents scrutent les fenêtres en vis-à-vis du motel. Ses oreilles décollées ne perçoivent qu’un piaillement lointain. Une mèche de sa chevelure brune hirsute s’agite légèrement. Son nez en trompette inspire. Enfin une bouffée d’oxygène ! Il remplit généreusement ses poumons.

Pan ! Pan ! Pan ! Sa poitrine gonflée est soudainement criblée par une rafale. L’impact des balles le projette violemment en arrière. Il s’écroule sans vie. Le sang coule abondamment du corps perforé. Les puces submergées périssent. Dans sa chute, la victime bouscule la bouteille. L’alcool se répand sur le sol. Les ouvrières de retour de leur investigation sont emportées par les flots. La rescapée, abritée, assiste à la scène. Elle crie de douleur. C’est au tour des acariens d’être emportés dans la tourmente. Ils finissent happés dans le ventilateur toujours en marche. Une projection de sang a tué sur le coup le pou. Le cafard se jette dans le vide, en pleurant. Il faut fuir cet endroit maudit. Il rebondit, se désaltère. Quelques gouttes alcoolisées, il faut reprendre ses esprits. Il passe sous la commode et sonne l’alerte. Pour les mites, les plus anciennes, il est grand temps de déménager. C’est l’affolement, elles renoncent à leur textile si savoureux, et désertent la commode. Heureusement, la mallette n’a pas été refermée. Ça sentait la poudre, et voici le résultat. La punaise emboîte le pas, et fuit sous la porte. Quant à la mouche, elle s’est posée un instant sur une oreille décollée. L’homme s’est tu à jamais. Une autre méthode, le visage est laissé intact. Une larme à l’œil, elle sait qu’il est temps de partir. Elle veut croire que les miettes, c’était pour elle. Elle s’envole. Il ne reste plus que l’araignée sur son meuble surélevé. Elle a commencé à tisser sa toile, puis s’est arrêtée. A quoi bon, puisque tout le monde est parti !

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