« La rambarde »

Pour ce récit imaginé par Adélaïde, il est conseillé d’avoir le cœur bien accroché ! Elle va vous décrire un geste avec une précision chirurgicale et vous tenir en haleine jusqu’au bout avec son personnage « sur un fil ».

Un texte poignant dont nous vous souhaitons bonne lecture ! 

« La rambarde »

Il passe lentement la jambe au-dessus de la rambarde. Il a son pied gauche toujours au sol, même s’il est sur sa pointe. Son autre jambe a le creux du genou calé sur la barre grise et arrondie. Elle est haute et froide cette rambarde. Il sent le fer qui fait dresser les poils de son mollet nu.

Il va devoir s’aider de ses mains pour passer de l’autre côté. Sa pointe de pied qui supporte tout son poids n’est plus aussi assurée. Il n’est plus aussi sûr de sa décision. Mais il est là maintenant. Il pose donc ses deux mains pleines de cal sur la barrière et pousse sur sa jambe. Pendant une seconde, aucune de ses jambes ne touche le sol, il est en appui uniquement sur ses bras. Alors qu’il est dans cet instant d’équilibre, il sent le vent lui fouetter le visage, le pousser, comme pour l’aider à traverser. Ses cheveux mi-longs lui cachent la vue quelques millièmes de secondes et il sent son cœur se précipiter dans sa poitrine.

Finalement, le poids de sa jambe droite finit par le faire glisser de l’autre côté. L’effet combiné du vent apportant les embruns humides et de son short léger lui ont donné la chair de poule. Ou bien est-ce la peur ? Il lui semble que ses poils cherchent à accrocher l’acier, à le retenir. Tandis qu‘il tire sur sa jambe gauche pour la ramener à côté de la droite, il sent ses muscles tirer. Il n’est plus très souple, plus comme avant en tout cas.

Il est là maintenant face à la mer. De l’autre côté de la barrière. Le plus loin qu’il n’est jamais allé. Il contemple la mer qui s’abat sur les rochers en bas avec un acharnement et une volonté qu’il aimerait avoir dans la vie. Mais lui a décidé d’arrêter de s’acharner, d’arrêter d’essayer. Il a décidé qu’aujourd’hui était le jour où il arrêterait de penser.

Il aurait cru que ce serait plus facile de l’autre côté de la rambarde. Il est venu là des centaines de fois. Il s’est toujours dit que le plus difficile, le plus physique, ce serait de passer cette barrière. Il ne pensait pas qu’il serait obligé de reprendre cette décision à chaque instant, à chaque geste. Il ne lui en reste pourtant plus que trois gestes à faire pour toute sa vie, trois décisions à prendre : lâcher les mains de la barre ronde, faire un pas pour se positionner au bord de la crête rocheuse, se laisser tomber vers le tumulte en bas. Vers ces beaux rochers ocres, vers cette mer bleue-grise. Vers l’oubli. Du monde, des autres, de soi-même.

Mais voilà ses mains ne paraissent pas vouloir se décoller, le froid, ou la peur, semble les avoir paralysées. Il ne ressent plus qu’un tout petit peu la libération et la joie qu’il a senti en prenant sa décision ce matin. A ce moment-là, c’était la solution la plus évidente à ses tourments. La seule manière de guérir. La seule manière de ne plus être un poids pour son entourage. La seule manière d’être lui-même enfin. Au soulagement de son initiative se superpose la réalité : lui face à la mer.

Lui face au vide, au néant qu’il propose à son esprit.

Lui face à son acte, plein et entier.

Lui face à ses regrets.

En contemplant le vide agité par le vent, il se rappelle pourquoi il est là. Il est sur ce rebord car chaque geste du quotidien, se lever, se doucher, s’habiller … lui demande un effort incommensurable.

Car le sourire plaqué sur son visage n’est plus qu’un masque.

Car personne ne voit ou même ne cherche à savoir ce qu’il se passe pour lui, et ça ne l’attriste plus. Car il n’a plus envie de rien, plus de projet.

Car à quoi bon continuer ?

Il voit tout en noir depuis des années, comme un zombie. Et autour de lui il voit tellement de zombie en devenir, comme s’il était contagieux. Il repense donc à ces trois gestes. Ils ne paraissent plus si difficiles à côté de tous les gestes quotidiens qu’il doit reproduire chaque jour.

Il décroche alors une main puis l’autre.

« C’est magnifique n’est-ce pas cette mer qui se déchaîne ? A chaque fois que je la regarde, j’ai une sorte de fascination morbide, je me demande ce que ça ferait à mon corps de sauter là-dedans, dans ce bouillon, pas vous ? »

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