« Filiation »

Aujourd’hui, c’est Nathalie qui dresse le portrait émouvant d’un père qui donne à sa fille ce qu’il n’a pas pu avoir. Bonne lecture !

Filiation

Je m’appelle Jacques et j’ai trente-huit ans. Je suis né, en 1943, pendant la seconde guerre mondiale. Mon enfance a été chaotique car je suis pupille de la nation. Ma mère m’a élevé seule. Je n’ai pas eu la chance de connaître mon père.  En septembre 1943, c’était la veille de sa permission. Il devait rentrer deux jours à la maison pour faire ma connaissance. Je n’avais qu’un mois. À cause de cet obus, nous n’avons jamais pu nous rencontrer et je n’ai pas eu le bonheur qu’il me prenne dans ses bras et d’avoir des photos communes. La seule chose qu’il m’a laissé est mon prénom qu’il a choisi. J’ai toujours été en manque d’un père présent et aimant.

Ma mère n’a jamais refait sa vie. Je ne sais pas le bonheur d’avoir un exemple masculin. Ma mère m’a dit que j’étais l’homme de la maison et d’ailleurs elle m’a toujours appelé « mon petit homme ». J’ai lu et relu les lettres que mon père envoyait à ma mère. Des lettres d’amour quand ils se sont rencontrés puis des lettres du front où il essayait tant bien que mal de la rassurer. Depuis mon adolescence, j’ai voulu fonder une famille et être présent pour mon enfant. Je me suis marié à l’âge de vingt-cinq ans et j’ai eu une fille. J’aime lui écrire des lettres même si elle n’a que dix ans.

Jacques est mon papa. Mon nom est Mathilde. Il me dit que je suis rêveuse. J’adore lire des romans car mon esprit s’évade du quotidien. Je sais que mon père m’adore. Il a plein de photos de moi dans le salon. Celle où je suis en portrait avec mon pull bariolé est une photo de classe que je déteste. Il est marrant mon père car tous les jours il m’adresse une lettre qui raconte sa journée ou des histoires rocambolesques de sa jeunesse. Je suis triste d’être loin de lui depuis que ma mère a divorcé.

Il est malheureux de ne plus m’avoir à ses côtés. C’est pour cela qu’il m’écrit chaque jour.

Maintenant j’ai soixante cinq ans, je suis l’heureux grand-père de trois petits enfants. Mathilde a eu des jumeaux, Tom et Théo, et un dernier garçon, Gaëtan. Avec l’aire du numérique, je n’accroche plus toutes les photos familiales dans le salon, elles sont sur le mur de mon ordinateur. Par contre, je continue d’écrire tous les jours à ma fille et mes petits-enfants.

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Les Gens dans l’enveloppe, Isabelle Monnin avec Alex Beaupain
Editions JCLattès, Paris, 2015, EAN9782709649834

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