Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire, un lieu pour poser des mots contre l’oubli ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.
Après la visite guidée par la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, chacun a laissé surgir des histoires fictives ou ancrées dans le réel, l’histoire tragique de Jeanne Moyaux (lire les posts précédents), nourries par l’émotion du lieu, la puissance évocatrice d’épitaphes, de médaillons, d’objets.
À suivre le récit de Dominique.
Sans croix ni loi
Point de stèle ici ni de marbre. Point de sculpture, de plaque ni de médaillon. Surtout pas de croix. Non décidément, ici aucun de ces objets sombres, lourds et censément inusables que l’on place, souvent la mort dans l’âme, parfois avec componction, persuadé et soulagé d’avoir pris toutes les assurances pour ne surtout pas qu’ils s’envolent.
Point de nom. Anonyme.
Tu es sous un chêne.
Ce n’est pas vraiment toi qui es là, tu n’existes plus. C’est le souvenir de toi que j’ai pris soin de déposer du creux de mes mains à l’abri des frondaisons, dans un nid d’herbes folles. Convaincue que le point de vue te conviendrait et que tu y apprécierais le va-et-vient insouciant des nombreux passants, affairés ou oisifs, ignorant qu’ils évoluent au milieu de parcelles de toi.
Les dodus pics, verts ou noirs, tambourinent. Les sittelles au bandeau noir de pirate s’escriment à casser une noisette de leur long bec pointu. Les écureuils fendent les entrelacs des branches comme des bolides, les grandes oreilles des lièvres frémissent sous la brise. La huppe fasciée promène sa nonchalante élégance sur le pré. Et le ballet aérien des mésanges, des rouges-queues et des hirondelles ne te rappellent-ils pas les coucous que tu aurais tant aimé piloter ? Regarde, à la nuit tombée, renards et fouines glissent leur nez, les chauves-souris sont des traits encore plus noirs que l’obscurité.
Voilà ton petit monde. Tu n’y es jamais seul.
Ce n’est pas le petit cimetière de ce village du Cantal dont tu te serais bien vu locataire à perpète, mais je crois que tu aurais apprécié cet emplacement forestier, paisible en diable. Tu as même vue sur la maison, tout là-bas en contre-haut, derrière le large pommier. En regardant bien tu peux y voir, de temps à autre, ta petite-fille, ta fille. Ta femme hélas, aujourd’hui oublieuse de la réalité, n’y vient plus.
Tu l’as sentie venir, pendant des mois, la camarde chère à ton pote Georges B., celui dont la guitare et l’impertinence ont bercé ma petite enfance. Et tu n’en as rien dit. Tu as dû avoir les foies, papa. En silence, comme toujours. Ce petit coin est pour toi. J’y ai mis toute ma tendresse, toi qui en a eu si peu pour moi, et qui a si peu su la partager.
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