Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire, un lieu pour poser des mots contre l’oubli ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.
Après la visite guidée par la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, chacun a laissé surgir des histoires fictives ou ancrées dans le réel, l’histoire tragique de Jeanne Moyaux (lire les posts précédents), nourries par l’émotion du lieu, la puissance évocatrice d’épitaphes, de médaillons, d’objets.
À suivre le récit de Muriel.
Gratitudes
Tu te souviens, mémé, chaque vendredi après-midi de nos étés partagés. Un marchand ambulant dans une camionnette flamboyante traversait, en klaxonnant pour avertir de son arrivée, ton village escarpé. Camelot bonimenteur, il te vendait fromage, pot de crème ; jamais d’œufs, car ces derniers venaient de ton poulailler. Je les ramassais avec frénésie, les déposais au fond du panier gris avec une immense fierté , les compter avant de les placer sur la table de ta cuisine protégée par une toile cirée à carreaux rouges. Le commerçant à peine passé, les achats vite déposés avec les restes du frichti du midi dans le garde-manger, un galurin sur la tête ou un parapluie sous le bras pour chasser les nuages, nous nous mettions avec vaillance en route.
Des souvenirs en fulgurance me reviennent avec le grincement des gonds dès que je pousse la lourde porte de ce cimetière auquel les vendredis sans pluie, tu attribuais un but coutumier de promenade.
Un rituel : ta maison sans confort plantée tout en hauteur, en surplomb, à la lisière des bois moussus et à l’autre bout du village sur une crête que j’imaginais bien au-dessus du niveau de la mer, le cimetière. C’était pour moi, enfant, un cimetière marin balayé par les vents tempétueux et déchiré par le silence. Il fallait en grimper, en dévaler des côtes, en franchir des dénivelés, en croiser des passants, en éviter des chiens aboyant et des vaches ruminantes pour enfin atteindre ce tertre. On abandonnait d’abord la route bordée de potagers pour nous rendre dans un logis. Il nous invitait à un havre de douceur. Tu te souviens de ta vieille amie, toute chiffonnée, son chignon planté d’épingles, elle m’offrait un verre de grenadine avec un petit LU reconnaissable par ses cinquante-deux dents qu’elle extirpait d’une boîte en fer. Elle te versait dans un mazagran un café réchauffé au goût de chicoré. Une étape familière, toujours respectée à l’aller, car tu étais loyale, fidèle, grand-mère. Parfois au retour, tu me proposais une seconde halte réconfortante, revigorante quand je traînais, fillette épuisée, la patte, quand le soleil tapait trop dur, quand l’orage menaçait et grondait. Vos bavardages rompaient vos solitudes, brisaient vos monotonies.
Et puis, on reprenait la route sinueuse, lâchait l’école communale et l’église flanquée d’un effrayant saint à la tête coupée. Te souviens-tu, ma mémé, de la dernière montée épuisante : je ne sautillais plus, je ne chantonnais plus, je me taisais et prenais ta main calleuse, abîmée par le frottement des outils et l’incessant labeur. Tu avais déposé dans ton cabas défraîchi un pochon avec des gâteaux secs, des carreaux de chocolat croquant, une gourde d’eau et les fleurs pêle-mêle. Tu les avais soignées ces fleurs, cueillies dans ton jardin pour embellir les tombes de ceux que tu chérissais et dont je ne connaissais de leurs vies que des bribes. Des fleurs en ribambelle, des dahlias ébouriffés, des œillets de poète sages, des cosmos rebelles, des phlox indociles – celles que je m’offre et dispose dans ma maison au gré des saisons. Je n’ose pas les couper ces fleurs dans les plates-bandes que je cultive et qui agrémentent mon jardinet – tout simplement, mémé, parce que j’habite la ville et que je ne connais pas la nécessité d’économiser. Ce cimetière, désormais devenu le tien, entouré par des champs odorants de graminées, illuminés par des coquelicots écarlates, des chardons vagabonds qui écorchaient mes mollets. Protégé par des murs fissurés, « lézardés », il n’a pas beaucoup changé ton cimetière depuis mon enfance. Toujours les chants d’alouettes, leurs « tchiirrpips » roulés, le chemin pierreux avec ses mûriers à rapiner, les noisettes à voler aux écureuils, les tournesols à offrir aux abeilles mellifères, un cimetière campagnard et esseulé. Je m’y rends peu désormais, car je n’attends plus à tes côtés, le vendredi, le colporteur-fromager, que je me refuse de disposer sur ta tombe des fleurs fraîches trop vite fanées. Nous détestions toutes les deux les fioritures artificielles, les oiseaux pétrifiés sur des plaques dorées, les lettrines exubérantes. Je m’essaye à quelques pots de bruyère, de frêles ancolies, des géraniums grenat. L’automne dernier, j’ai osé déposer une barbotine de roses rouges au cœur serré pour faire fi de l’éphémère. Je regarde, à chaque visite, le paysage qui a traversé ta vie, mémé, me souviens des contes cent fois, sans lassitude, racontés, de l’écossage minutieux des petits pois, des bols de fraises, des conversations banales, insignifiantes et si denses, du vol bleui des hirondelles, des travaux d’aiguilles, des fils pour tisser des liens et prendre mon envol à la manière des oiseaux migrateurs s’agglutinant à la fin de l’été. Et apaisée, je quitte ce cimetière dans le feuillage du temps avec dans ma besace une légèreté retrouvée.
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