« Au fil de l’eau, au fil des mots ». Pour ce deuxième atelier hors les murs de la saison d’écriture, À Mots croisés a choisi d’aller sur l’eau pour créer un pont, une passerelle avec un nouveau lieu culturel parisien : la péniche littéraire NANNA, amarrée sur la Seine, port de Montebello au pied de Notre-Dame. https://nanna-paris.fr/
Après avoir écouté Hugo Buton, programmateur littéraire, présenter ce lieu, culturel et festif, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité le petit groupe d’écrivants à oublier le roulis et le tangage pour imaginer des histoires sur NANNA et ses livres. À suivre les récits de Muriel.
🔹Premier temps court d’écriture, imaginer qui est Nanna, un être, un personne imaginable, mythique, un animal, un lieu, un phénomène, etc.
Une invitation à la lecture
Elle s’appelle Nanna. Elle a mis 2 N à son nom, 2 N pour l’alléger, pour l’envelopper de rondeur, pour inscrire dans son syllabaire sa différence. 2 N pour s’éloigner d’un personnage zolien. Elle ne s’habille pas au Bonheur des dames ; elle ne s’ancre pas dans le Ventre de Paris. Et la voilà qui flotte, Nanna, et divague sur le fleuve Seine. Elle s’amarre face à Notre-Dame pour embellir nos imaginaires. Nanna, une péniche au bord du quai pour nous embarquer dans sa cale avec des lectures, bourlinguer avec des romans, voguer avec des albums, entendre entre les piaulements des mouettes rieuses de la poésie et écouter l’eau clapoter au gré des pages et des mots. Un voyage immobile – une invitation à l’enchantement. Un ancrage pour chavirer entre les lignes, pour caboter sur un courant invisible pour retenir des équipages de beauté et donner du rêve dans le tangage.
Nanna, une péniche sur le fleuve Seine pour clamer qu’il fait doux de lire, d’écrire, d’offrir un temps merveilleux et des instants d’apaisement loin du bruit de la ville, à regarder par les hublots la vie par-dessous et les bateaux passer.
🔹Deuxième temps d’écriture, écrire un texte bref commençant par :
« Aujourd’hui, Nanna m’a dit… »
Aujourd’hui, Nanna m’a dit de ne pas oublier de rêver à des contrées lointaines, de flâner au bord du fleuve Seine, de suspendre ma lecture pour écouter le bruissement du vent puis de me plonger dans le livre abandonné. Nanna a bien raison de me dire et moi de l’écouter pour naviguer avec elle.
🔹Troisième temps d’écriture plus long pendant lequel les écrivants doivent partir d’une situation tirée au hasard et placer les livres au cœur de leur récit.
Une Nanna en habit rouge ou la naufragée
Voilà, voilà, ce matin d’automne doré, j’ai enfilé ma robe rouge avec cet imprimé parsemé de fleurettes blanches et j’ai quitté mon 12 m2 prêté par une connaissance de connaissance. J’ai osé m’engouffrer dans le métropolitain et suis descendue pour visiter cette ville où j’ai échoué. Je ne comprends pas tous les mots, mais j’arrive à déchiffrer les pancartes, les affiches publicitaires, les plaques des rues. Les formulaires administratifs, c’est l’assistante sociale qui m’aide à les remplir.
Je ne parle pas bien le français, j’ânonne les phrases, j’engrange les sons et les conjugaisons. Je ne parle à personne sauf à l’agent d’accueil de la préfecture. Car, je suis noire, lui aussi. Je me promène sur les quais du fleuve Seine. Face à Notre-Dame, une péniche amarrée. Elle s’appelle Nanna. Je m’en étonne et toujours malgré mon inquiétude, je pénètre sur ce vaisseau où l’on ne craint pas de mourir emportés par les intempéries et l’indifférence des hommes. Je me faufile à pas feutrés, pas très rassurée de plonger dans une cale. Une drôle de cargaison. Pas d’hommes épuisés. Pas d’enfants affamés. Pas de sacs éventrés. Un espace rouge, de ce rouge que je porte, des sièges doux, des cercles de lumière, des halos en écho avec des hublots. Le clapotis de l’eau, un silence bruyant loin de l’océan tempétueux – moi qui ne connais que les vagues déferlantes, les abîmes, la peur des naufrages. Et ces étagères avec des romans étrangers, des histoires sentimentales, de la poésie, des essais, de la littérature contemporaine, des classiques, des polars. Moi, qui n’avais jamais franchi les portes d’une bibliothèque, ni même regardé les vitrines d’une librairie, je plonge avec légèreté une main dans un rayonnage. Je retire un volume et je l’étale sur mes genoux ; je l’ouvre ; je m’y jette. Je commence à le lire. Je navigue entre les lignes. Je m’arrête pour retenir un mot, l’écrire sur mon calepin pour enrichir mon vocabulaire. Un courant invisible m’entraîne vers le sens des mots, le déroulement des phrases, le bruissement des feuilles. Et je flotte dans la syntaxe, les métaphores. Je lis à haute voix et je ne ressens autour de moi aucune marque d’hostilité. Je lève les yeux du livre et je regarde un bateau-mouche passer.
Un homme, le batelier peut-être, jette un œil sur le titre « Le Rouge et le Noir » ; il me propose de le prendre pour en continuer la lecture chez moi, de revenir l’échanger, en chercher un autre, le déposer dans une boîte à livres. La lecture, cela se partage. Et surtout, tous les deux, nous sourions, moi la femme noire à la robe rouge. Puis d’une voix tranquille, il me lit la dédicace manuscrite à l’écriture serrée, soignée. Ça, c’est sûr, je ne suis pas la seule Nanna à se vêtir d’une robe rouge et à sortir la tête de l’eau.
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