«  À une lettre près » suivi de « La Seine et moi »

« Au fil de l’eau, au fil des mots ». Pour ce deuxième atelier hors les murs de la saison d’écriture, À Mots croisés a choisi d’aller sur l’eau pour créer un pont, une passerelle avec un nouveau lieu culturel parisien : la péniche littéraire NANNA, amarrée sur la Seine, port de Montebello au pied de Notre-Dame. https://nanna-paris.fr/

Après avoir écouté Hugo Buton, programmateur littéraire, présenter ce lieu, culturel et festif, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité le petit groupe d’écrivants à oublier le roulis et le tangage pour imaginer des histoires sur NANNA et ses livres. À suivre les récits de Carmen.

🔹Premier temps court d’écriture, imaginer qui est Nanna, un être, un personne imaginable, mythique, un animal, un lieu, un phénomène, etc.

À une lettre près

Jamais elle n’a voulu entrer dans une bibliothèque, ni même dans une librairie. Les livres, elle les aime de loin, très loin. Tous ces mots alignés les uns après les autres l’effraient.  Elle garde en mémoire les douloureux souvenirs des bancs de l’école, où elle s’entend encore ânonner péniblement devant les rires moqueurs de ses camarades de classe.

Dyslexique, elle a développé une aversion pour toute forme de littérature, elle qui a rêvé devant l’Île au trésor, 20 000 lieues sous les mers, Notre-Dame de Paris. Puis, le temps se charge d’effacer les rêves et le quotidien finit par occuper une vie qui file plus encore qu’un lecteur tournant les pages de son roman. Mais, il y en a un qui ne baisse jamais les bras, c’est le destin. Le voilà à comploter par le biais d’une invitation d’une amie perdue de vue pour la mener quai de Montebello, sur une péniche dont elle ne sait rien.

L’embarcation amarrée comme arrivée à bon port se dessine avec les tours de la cathédrale en toile de fond. Le téléphone vibre dans sa poche, un sms «Entre sans m’attendre j’aurais du retard, coincée dans les bouchons ».

Si le bar est accueillant, la cale où l’on la dirige, l’est nettement moins. Coincée de toute part par des livres, elle voit son cauchemar d’enfance reprendre vie, l’attraper, la rattraper.

Mais, semblant vouloir conjurer un mauvais sort, elle prend un ouvrage, le regarde, le touche, le hume. Personne pour l’observer, la juger, juste elle et lui dans cette cale aux couleurs chaudes, enveloppantes, apaisantes. Finalement, pas si effrayant, tout compte fait. Comment ai-je pu en avoir si peur, songe-t-elle. Elle oscille entre rire ou pleurer, être heureuse ou s’en vouloir d’avoir été un peu bête. Ce roman n’a nulle intention de me faire du mal, au contraire, d’apporter du plaisir. La cale toujours déserte, elle ose l’ouvrir et déchiffre les premières lignes : «  À 9 heures, la salle du Théâtre des Variétés était encore vide, quelques personnes au balcon et à l’orchestre attendaient dans le petit jour du lustre à demi-feu. »

Sans même le réaliser, elle vient de plonger dans le monde des livres, la lecture a gagné son cœur en douceur. Certes, elle a du mal à lire, mais elle le sait, elle le sent, la bataille est gagnée. En pénétrant dans cette péniche, elle est envahie par le bonheur de tenir entre ses mains l’objet de ses terreurs d’autrefois.

« Ah, vous avez fait un bon choix ! Personne ou presque ne le lit plus mais je vais vous confier un secret. C’est mon préféré chez les Rougon-Macquart. »

Interpelée, elle lève la tête et sourit en silence au jeune homme venu lui apporter le café commandé un quart d’heure plus tôt.

En plus, à une lettre près, c’est le nom de cette péniche littéraire. Elle n’avait pas remarqué que bercé par le doux tangage de l’embarcation et sous l’ombre bienveillante de Notre-Dame, c’est Nana et NANNA qui viennent de lui ouvrir les yeux sur le monde merveilleux des livres.

🔹Deuxième temps d’écriture, écrire un texte bref commençant par :

« Aujourd’hui, Nanna m’a dit… »

 Aujourd’hui, Nanna m’a dit, viens dans mes bras, viens au fond de moi et vois comme tu vas te sentir bien, bercé par les vagues légères de la Seine noire, profonde, mystérieuse, sous l’ombre bienveillante et protectrice de Notre-Dame, celle qui est l’âme, le cœur de Paris.

 🔹Troisième temps d’écriture plus long pendant lequel les écrivants doivent partir d’une situation tirée au hasard et placer les livres au cœur de leur récit.

La Seine et moi

Tu connais Paris sur le bout de tes pas, pourtant elle, tu as tout fait pour ne jamais la croiser.

Elle, c’est la Seine, le fleuve que le monde entier connaît même sans l’avoir vue. L’eau, ce n’est pas ton truc, pire qu’une aversion. À chaque fois que tu commences à l’apercevoir de loin, tu t’imagines être englouti dans ses eaux noires, froides et son lit. Tu le compares à un tombeau d’oubli. Alors, c’est fou comme tu as développé des stratégies d’évitement pour contourner cet obstacle insurmontable.

Mais aujourd’hui, te voilà confronté à ta plus grande peur. Invité à une lecture de ton auteur préféré, tu vas renoncer à ce que tu attendais depuis longtemps ou bien sortir de ta zone de confort. Respire, lentement, profondément. Vas-y, descends les marches une à une pour rejoindre le quai de Montebello. Notre-Dame est là, adresse-lui une petite prière pour te donner force et courage. Longe le mur si cela peut te rassurer et comme on le conseille en cas de vertige, ne regarde pas cette eau terrifiante. Encore quelques mètres  et la péniche est à portée de pied. Oups, ça bouge un peu, ton cœur bat, ta tête s’affole. Quelle expédition périlleuse, tu commences à regretter d’être venu. Plus moyen de faire machine arrière, pris au milieu d’autres invités qui eux semblent heureux d’être là.

Comment faire confiance à cette chose flottante sur des eaux faussement tranquilles ? Les garde-corps sensés protéger la descente. Tu t’y accroches fermement. Pourvu que ça tienne !

Dans le ventre de la bête de bois et de métal, tu es accueilli par une lumière douce, chaude, vivante. Tu sens ton corps se détendre doucement mais pas trop, car il faut rester vigilant malgré tout. La vue de tous ces livres bien rangés le long des parois est un bonheur, tu évites juste de regarder au travers des hublots, l’eau est là tout près de ton visage, seul du verre vous sépare.

Recentre-toi sur les livres, ne réfléchis pas à ce qui pourrait se passer si Nanna coulait, tel le Titanic. Le passage d’un bateau-mouche la fait tanguer, alors tu t’accroches à ce livre que tu tiens dans les mains comme s’il s’agissait d’une bouée de secours. Désormais, tu es à deux remous d’éclater en sanglots. La honte. Heureusement, le calme revient très vite et les lectures te captivent. Les ouvrages circulent de mains en mains, tu es dans ton élément parmi tous ces romans, essais et poésies. La littérature prend le dessus sur ta terreur. Les livres ont toujours été là pour toi, les mots une arme ultime contre l’adversité de l’existence.

Tu vois, ce n’est pas si terrible d’être posé sur l’eau. Tu finis par oublier que tu ne sais pas nager, et que lire a le pouvoir extraordinaire de rendre tout supportable. Sans les livres, c’est la vie qui est une erreur.

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