« Vrai ou faux ? »

« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida 

Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits de Nicole.

Vrai ou faux ?

Sacré orage sur cette maison de campagne aussi solide que les monts du Morvan. Éclair et tonnerre en même temps : sans doute la foudre dans les parages… mais nous voilà sans lumière ! On allume les bougies. Claudine, ma petite sœur de cinq ans, terrorisée, tremble de tout son corps dans les bras de notre maman Édith. Du haut de mes dix ans me vient alors une idée pour la calmer : « Grand-mère, raconte-nous une histoire ! » Mémère Germaine accepte.

« Pour une fois, mes petites filles, je ne vais pas choisir un conte. Je vais vous raconter une histoire vraie. J’ai été mariée trois fois. La première fois, à peine mariée, la guerre de 1914 a éclaté. Mon premier et grand amour a dû aller faire la guerre et il est mort dans les premiers combats. Je suis passée de la robe blanche de mariée à la robe noire de veuve…

Quelque temps après, et peut-être pour me consoler, « La Croix-Rouge » m’a demandé d’être la marraine de guerre d’un soldat dont la famille avait émigré en Uruguay. Il était né là-bas et avait toujours vécu dans ce pays. La guerre l’appela brutalement aussi pour venir sauver une France qu’il ne connaissait qu’à travers quelques photos. Il parlait mieux l’espagnol que le français et tout le monde l’appelait Carlitos plutôt que Charles ! La guerre finie, il devint mon deuxième mari et nous avons eu un fils qui est ici : c’est votre papa, Roger ! »

Mon père hoche la tête et enchaîne : « Carlitos, c’est votre vrai grand-père. Il avait vécu des horreurs dans les tranchées et avait subi des gaz envoyés par l’ennemi. Ce gaz que l’on a appelé « le gaz moutarde » lui avait abîmé les poumons. Le peu de souvenirs que j’ai de lui, c’est l’image d’un homme fatigué, triste, qui parlait peu et riait très peu aussi. Il est mort quand j’avais sept ans. »

Le ciel me tombe sur la tête : deux maris perdus pour ma grand-mère et, pour moi, un vrai grand-père d’un pays inconnu qui disparaît ! Pendant que ma mère couche Claudine qui s’est endormie, je questionne et requestionne mon père et ma grand-mère. C’est comme dans un film : ça défile dans ma tête. Je suis perdue au milieu d’acteurs qui apparaissent et disparaissent. Et l’homme que j’appelle pépère Robert, il est quoi ? C’est le troisième mari de ma grand-mère ?… mais, pour moi, il est vrai ou il est faux ?

Je découvre que c’est un ancien ami d’enfance de mémère Germaine. Lui aussi s’était retrouvé veuf… Après être sorti de la guerre avec beaucoup de chance et une forme pas trop mauvaise, il s’était marié avec Paulette et ils avaient eu deux fils : Jean, l’aîné et Georges. Malheureusement les femmes, à cette époque, accouchaient souvent à la maison et Paulette était décédée en mettant le petit Georges au monde. Germaine et Robert avaient toujours gardé des liens d’amitié et ils choisirent de se remarier pour élever leurs enfants ensemble.

Finalement, après tout ce méli-mélo de secrets éclaircis grâce à un coup de foudre, je me suis rassurée un peu en annonçant que je continuerai d’ aimer très sincèrement mon faux grand-père comme si c’était le vrai !

Votre commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑