« Suzanne en trois manières »

« Autrui est un secret parce qu’il est autre » Jacques Derrida 

Faut-il se libérer de nos secrets ? Le secret n’est-il pas, par essence, ce qui est destiné à être révélé ? Quand décide-t-on qu’un secret est un secret ? Un secret peut-il ne plus être un secret ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture. Raconter un épisode familial, un secret à travers le prisme d’un objet et trois générations : la personne qui l’a vécu, celle qui l’a reçu, celle qui le découvre et enquête. À suivre les récits de Muriel.

Suzanne en trois manières

Toute ma vie, j’ai collectionné des cartes postales mais pas n’importe lesquelles. Je visitais un musée et je repartais avec des patineurs sur un lac gelé d’un pays du Nord, une baignoire où Bonnard avait immortalisé son bel amour au bord de la Méditerranée, un été de glycines avec leurs branches courbées et la lourdeur de leurs grappes. Et puis, j’ai commencé à choisir sur les présentoirs des reproductions de tableaux, de photographies, de sculptures de fillettes. Tout un peuple d’enfants chéries ou délaissées, orphelines ou séraphines, favorisées ou trimant comme des esclaves. Elles portent chemises, tabliers, capelines ou crinolines. Elles s’amusent avec leurs poupées de chiffon ou de porcelaine. Elles glissent sur une luge, construisent un château de sable, lancent un cerceau, éclatent de rire sur des balancelles ou usent leur enfance avec des outils de labeur. Elles s’endorment,caressent leurs chats paresseux, s’adonnent au bord de hautes fenêtres à la lecture ou à la couture. Ma vie entière, elles se sont dépliées en farandole sur les murs de mon salon, sur la cheminée de marbre écorné. Et puis, je n’ai plus supporté de regarder chaque matin ces visages, me scandant le temps qui file. Ma mémoire toujours intacte de mon enfant que j’ai toujours imaginée au féminin et que je n’ai pas retenue dans mon ventre. Trop rude à mes quinze ans d’affronter la colère de ma mère, de lutter contre les quolibets du voisinage, de défier cet amoureux aux yeux bleus délavés par la peur qui rêvait d’une autre destinée que d’être père sans être encore adulte. J’ai déposé, au moment où j’allais devenir aveugle, tous ces portraits dans une mallette d’osier – celle des joyeux pique-niques, des dimanches de l’insouciance. J’ai attrapé des ciseaux et découpé, sur la photo, le visage de cet homme me serrant contre lui. J’ai placé la mallette derrière une pile de draps et j’ai tenté de tout oublier.

C’est Léonie, l’aide-ménagère, qui a trouvé drôle ces murs nus mais auréolés d’ombres grisâtres, marqués par les traces de ces cartes intemporelles. Soulagée, pourtant, de ne plus épousseter ces ribambelles de fillettes allègres ou austères, de ne plus contourner avec son chiffon à poussière ce défilé de frimousses enfantines. Léonie ne pose jamais de question à la vieille dame. Elle prépare une lessive, nettoie, balaye, prépare le repas, étend le linge et s’en va.  Chaque semaine, elle refait le même ouvrage et regarde la maison vidée de ces reproductions. Elle ne flâne pas dans les musées Léonie, sauf une fois au Louvre lorsqu’elle a accompagné pour une visite la maîtresse de la classe de son fils. Elle sourit, car elle avait acheté un minuscule catalogue des incontournables à la manière des touristes pressés. Elle ne comprend pas. Alors, elle imagine à la vieille dame une autre vie. Tout compte ; aucun détail ne doit être négligé. Elle essaye de se souvenir. N’a-t-elle pas entrevu dans un placard des pinceaux de taille différente, du papier à dessin, une boîte de crayons de couleur, une bouteille de white-spirit ? Ça y est. La vieille dame perd la vue. Elle ne peut plus peindre, esquisser des visages, préparer les toiles. Elle a donc remisé les cartes postales qu’elle ne peut plus copier. De toute manière, elle va bientôt partir en établissement et il faut, bien, commencer à ranger ce logement encombré par tant d’années.

C’est Agathe, la petite-fille de la cousine de la vieille dame que les derniers de la famille ont chargé de débarrasser la maison et de ramasser les objets de valeur pour les répartir entre ceux qui restent. Le notaire, pour la succession, cela sera dans quelques semaines. De la salle de séjour à la chambre, Agathe ouvre chaque meuble et trie ce qu’il convient de jeter, de donner à des associations pour des nécessiteux et de conserver. Des cartons, des étiquettes. Elle ouvre la grande armoire où le linge de maison en pile rectiligne sent la lavande. Des pochons brodés aux monogrammes de Suzanne éparpillés sur les rayons et, derrière des draps, une mallette en osier. Agathe la prend, va se préparer un thé et s’allonge sur le canapé. Elle l’ouvre avec précaution, car elle pressent que là où elle l’a trouvée cette petite malle constitue un pan important de la vie de Suzanne. Ce n’est pas la collection de portraits qui submerge Agathe d’émotion, c’est cette photographie sépia, de petit format et aux bords dentelés, d’un couple enlacé, elle avec les traits de Suzanne, jeune fille et lui sans visage – un ovale à la place – un vide. Agathe imagine un homme marié qu’il faut dissimuler, un riche notable qu’il faut préserver, un oncle indélicat qu’il faut camoufler, un prêtre défroqué qu’il faut cacher. Une histoire de toute manière avortée.

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