« La Bombe »

Le 7 décembre, nous proposions le défi d’écriture # 2 – Raconter un repas où un plat de fête 

Pour notre plus grand plaisir, Mélanie Desforges*, l’une de nos followeuses, nous a envoyé une micro-nouvelle « La Bombe » qui va certainement vous surprendre ! Merci, Mélanie, de ce partage ! 

*

Mélanie Desforges a plusieurs cordes à son arc. Elle est auteure. Cette année, elle a publié « Promenons tant que la mort n’y est pas » et « Le dernier Souffle – Tome 1 L’effondrement ». Elle est aussi créatrice de contenus sur Instagram, Facebook, YouTube. Actuellement, elle y propose ses micronouvelles dans un calendrier de l’Avent très personnel. Mélanie gère également un blog où elle prodigue notamment des conseils écriture. Enfin, elle accompagne les écrivains dans leur parcours (conseil éditorial, bêta-lecture, service presse).

http://www.melanieauteur.com

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MELANIE DESFORGES – LA BOMBE

Je stresse. Non, je flippe carrément ! Comment annoncer cela à ma famille ? Comment leur dire sans les choquer ? Je sais qu’ils attendent tellement de moi, je ne peux pas les décevoir. Je sais qu’ils sont ouverts, qu’ils finiront bien par comprendre, mais c’est toujours difficile d’annoncer à ses parents qu’on n’est pas celui qu’ils pensent.

Même si, au fond, j’ai toujours été ce Julien. Ils ne le savaient juste pas.

Je les regarde et je me demande bien quand je vais lâcher la bombe. Est-ce que c’est vraiment le bon jour ? J’aurais pu commencer doucement en réunissant Papa et Maman d’abord. On se serait installé sur le canapé et une fois que j’aurais eu toute leur attention, j’aurais pu leur dire. Intime, rapide et efficace.

Mais non. Il avait fallu que je repousse l’échéance. Et maintenant c’est trop tard, je ne peux plus attendre. Il faut que je leur dise avant que ça devienne public. Je vois bien Nathalie qui me fixe depuis tout à l’heure. Elle meurt d’envie de hurler la nouvelle à tout le monde. La garce ! Elle est incapable de tenir sa langue. Je la vois s’agiter et se balancer d’une jambe à l’autre. Ses lèvres tremblent. On dirait que les mots se bousculent dans sa bouche et qu’ils lui brûlent le palais. Elle veut les vomir, là tout de suite.

Faut vraiment que je balance l’info avant qu’elle ne le fasse. C’est presque une question de minute. Et pourtant, je n’arrive pas à me résoudre. Voir la déception dans leurs yeux. Tous leurs espoirs anéantis en une seconde.

Nathalie m’a promis de se taire, mais je connais ma cousine. C’est une vraie pipelette. C’est à cause de ça qu’elle a encore perdu son job. A force de colporter les ragots, elle a encore fini par se mettre tout son service à dos. Et forcément, ils ont pas reconduit son CDD. A chaque fois elle nous fait le coup !

Au moins, Eudes, son frère arrive à garder un emploi. Bon, il est strip teaser et passe ses soirées en slip kangourou mais ça n’empêche pas sa mère d’être vachement fier de lui. Faut dire qu’il est sacrément canon aussi. Moi, j’ai honte de mon corps de crevette à chaque fois que je suis à côté de lui.

C’est mémé aussi qui se vante partout d’avoir un petit fils si beau qu’il est payé pour se dénuder. Ça a bien jasé un peu dans le village au début, mais très vite mémé a montré à toutes ces copines qu’ Eudes était en réalité un artiste. Elles sont toutes venues le voir travailler un soir. Toutes les petites vieilles du quartier étaient au premier rang à le voir trémousser ses fesses rebondies. Mémé a jamais été aussi fière de sa vie. Elle a même fait une vidéo qu’elle nous ressort à chaque occasion.

Faut dire que Mémé, elle s’y connaît en art. Elle a longtemps été la muse d’un grand peintre. Enfin, un grand peintre, c’est elle qui le dit, parce que personne n’a jamais entendu parler de lui. Mais mémé elle dit qu’il était sacrément doué. Et pas que pour le dessin !

On est pas idiot, on sait très bien que ce peintre, c’est surement le père biologique de tata. Elle est née avant que mémé et pépé se rencontrent, donc faut pas chercher midi à quatorze heure. Tata, elle est pas de la même portée que les autres. Et puis, faut croire qu’elle tient pas mal de son père. Notamment son goût pour les femmes. Parce que des minettes, on en a vu défiler devant sa porte ! Tata n’a jamais réussi à tenir une relation plus de quelques semaines. Elle se lasse vite. Mais pourtant, elle a toujours le temps de nous présenter sa nouvelle conquête !

Elle, elle ose nous montrer qui elle est. Alors pourquoi je redoute tant de le faire, moi ? Je veux dire, si on regarde de plus près, j’ai bien la famille la plus loufoque au monde. Je sais qu’ils sont ouverts d’esprit et bienveillants alors pourquoi redouter tant cette annonce ?

Faut vraiment que je me décide parce que, là, Nathalie n’en peut plus. Elle commence à trembler de plus en plus. Encore une minute ou deux et elle va nous faire une crise d’épilepsie à ce stade. Je la vois qui commence à prendre une grande inspiration. Putain, elle va le dire ! Elle va le dire avant moi ! C’est hors de question.

Je me lève de mon siège, je monte à pieds joints dessus et je pousse un grand cri : «  Votre attention ! J’ai une annonce à faire ».

Tout le monde se fige et me fixe maintenant. Nathalie n’en peut plus. Elle se mord carrément les lèvres jusqu’au sang. On dirait que sa tête va éclater.

« Faut que je vous avoue quelque chose, maintenant qu’on est tous réuni ».

J’ai peur. Je flippe grave. Comment vont-ils réagir ? Je vois mes parents me regarder avec espoir. Ils s’attendent à un truc de malade. A quelque chose d’épic. Ils se projettent déjà au prochain café qu’ils prendront aves leurs amis « Vous savez quoi ? Samedi dernier Julien a fait une grande annonce devant tout le monde. Il nous a dit que… »

Papa, Maman. Vous allez être déçu.

« Papa, Maman. Mémé, Pépé. Tonton, Tata. Cousin, Cousine. Je dois vous révéler quelque chose. Quelque chose que je garde secret depuis trop longtemps. Je sais que vous reposiez beaucoup d’espoir sur moi. Je sais que vous attendiez beaucoup de ma part mais… Je suis vraiment désolé de vous décevoir… Je… je… »

Je n’y arrive pas. Ça veut pas sortir. J’ai peur de perdre de l’importance, de ne plus être leur petit Julien. Mais j’y vais, je me lance.

« Je suis hétéro. »

Le couperet est tombé. Ma mère porte une main à sa bouche pour cacher sa surprise. Je vois mon père déglutir doucement. Ils accusent le coup. Tous réagissent plutôt bien. Mais je vois qu’ils sont sous le choc. Nathalie est rouge pivoine. Je lui ai coupé l’herbe sous le pied et elle déteste ça. Moi, je me sens soulagé et en même temps j’ai peur de ce silence qui s’installe. C’est Pépé qui parle le premier.

«  Tu es sûr de toi ? Je veux dire, tu es jeune et… »

« J’en suis sûr. »

« Peut-être que tu es bi ou pansexuel… »

«  Non, Pépé. Je suis hétéro ».

Il s’avance vers moi, me prend délicatement dans les bras et me souffle ces mots que j’attendais depuis si longtemps.

«  C’est pas grave, mon garçon. Tu restes quand même spécial à nos yeux. Et puis on t’aimait avant de savoir ça, donc on t’aimera toujours. »

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