« Bien vivant »

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Pour Carmen, la réponse est claire et sans appel. Nous vous laissons savourer son récit. Bonne lecture !

« Bien vivant »

Parfois, je coupe l’image et le son, juste pour le plaisir du silence qui s’installe et puis surtout pour me souvenir de nos heures d’autrefois.

Et, toujours je te vois telle que tu étais, frêle, menue presque fragile, pelotonnée dans cet inconfortable fauteuil aux durs accoudoirs de sapin clair et lorsque ta mère le réclamait, tu obtempérais de mauvaise grâce, mais trop car c’était prendre de risque d’être privé l’un de l’autre si jamais ne cela la mettait en colère. Car si j’étais indispensable à tes yeux, tu l’étais tout autant aux miens. Parce qu’au final dans cette histoire, je ne suis rien si l’on ne me regarde pas. Et me regarder ne me suffit pas. Moi, j’ai besoin d’entendre, rire, pleurer, vibrer, soupirer, trembler et sans cesse recommencer.

Il n’y a guère qu’à toi à qui je peux dire tout cela aujourd’hui. Nous deux se fut un lien fusionnel qui nous a uni. Rappelle-toi tes jeunes années, à attendre chaque jour que je t’apporte comme un cadeau, de la joie, du rêve, de l’évasion et du plaisir infini. Nous étions seuls au monde au beau milieu de l’appartement familial. Rien mais absolument rien n’était plus important que nos retrouvailles quotidiennes. Et maintenant j’y repense, je puis bien en parler, je t’ai vu grandir chaque jour, pleurer, avoir peur par moments mais jamais n’avons eu l’un pour l’autre une once de déception. Les années passant, entre nous tout est resté intact et si le fond changeait, pas la forme. Depuis ton premier regard vers moi, tu marchais à peine, j’ai su que nous deux irions loin dans notre relation. Trop loin aux yeux de certains qui ont, en pure perte, cherché à nous séparer. Que savaient-ils du lien puissant qui nous unissait ? Nada ! je le redis haut et fort nada ! Ils avaient beau voir, ils étaient aveugles. Ils avaient beau entendre, ils étaient sourds. L’imagination, voilà ce qui nous a poussé en avant. Je te proposais, des idées, des contes, des aventures et les faisaient tiennes, jour après jour, années après années. Ce que tu as pu me rendre fier, mais comment te le faire comprendre, moi qui aurait aimé te bercer lorsque tu t’endormais écrasée de fatigue à veiller si tard ou te prendre dans mes bras à tes frissons de terreur.

Et un beau jour, j’ai pris de belles couleurs. T’en souviens-tu ? C’était hier et néanmoins cela me semble d’un autre siècle. Regarde, comme le soleil luit. Il n’est plus pâle et blafard comme une lune dans la nuit de l’hiver. J’éclate, arc-en-ciel, rien que pour te plaire.

Le temps a commencé à passer et je t’ai moins vue après le dîner en famille. Ces soirs-là, je me sentais seul et soudain, tu as disparu de mon horizon. REVIENS, MAIS REVIENS DONC. Tu m’as tellement manqué, le savais-tu ? Je n’ai plus vu tes yeux briller de cet éclat particulier, je ne t’ai plus vu de sourire sur ton visage de presque femme. Où étais-tu donc partie ? M’avais-tu oublié ? Non. Non, c’est impossible. J’ai refusé d’y croire.

Et ma prière fut exaucée. Tu es revenue de temps à autre, mais tu restais rarement très longtemps. C’en était-il donc fini de nos longues soirées ensemble ?  Jusqu’à ce terrible matin où la clef s’est définitivement tournée dans la serrure. Il n’y a eu plus de vie dans cette salle à manger. Déjà, je sens que l’on soulève sans ménagement pour mes vieux os et Dieu seul sait où je vais partir.

Le Paradis pourrait-il être destiné à quelqu’un comme moi ? J’ai si peur que non car l’on me pense sans âme animant mon corps. Moi qui ai tant donné, aurais- je le droit de recevoir la juste récompense de ces années de bons et loyaux services ? Alors, à mon tour de rêver, espérer et peut-être également pleurer. Car je veux partir au Paradis des téléviseurs délaissés, abandonnés pour de nouvelles technologies. Réfléchissez avant de nous jeter au nom du modernisme ! Nous naissons, vivons et mourrons comme toute entité sur cette terre. Alors, si l’Eden existe, nous les objets y avons notre place pour continuer, tout là-haut, à faire rêver les anges et tous les saints.

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