« Impasse impossible »

Nous démarrons notre série de récits avec celui d’Anne. Un premier geste, méticuleusement détaillé, pour faire monter le suspense va en déclencher un autre…

On ne vous en dit pas plus ! Bonne lecture !

« Impasse impossible »

En une fraction de seconde, sa main plonge dans son sac en cuir fétiche, immense mais élimé. Elle cherche à tâtons le paquet cartonné qu’elle a jeté le même au cas où, intuition inattendue.

Son esprit est embrumé, ses yeux également ; ses longs doigts gelés reconnaissent le cuir soyeux de son portefeuille, devinent le froid du métal des clefs de l’appartement, la courbure de sa pince à cheveux. Où donc est-il ?  Ce n’est pas possible ! Elle l’avait bien mis ce matin. Ça y est, elle le sent. En un éclair mais non sans finesse, elle extirpe du paquet tant désiré la longue tige blanche nicotinée, ce poison avec lequel elle va renouer.

La nuit est depuis longtemps installée, elle a raté le dernier train. Elle commence à grelotter dans son blouson en simili cuir.  Elle vient de s’apercevoir qu’elle a oublié son pull en laine dans le bus. Heureusement, elle a pensé à son vieux zippo collector. Dans un geste salvateur, elle allume la clope et inhale avec soulagement et délivrance cette première bouffée toxique.

Non, elle ne veut plus de ça !!! Elle ne veut plus de cette course permanente. Elle ne veut plus être ce rat de labo, ce hamster cobaye consentant qui, croyant s’échapper, s’épuise lui-même à accélérer cette roue infernale. Elle ne veut plus courir après les bus, après les  trains, après le temps !! Elle ne veut plus de ce souffle coupé qui asphyxie ses poumons, de cette pression qui s’installe dès les premières secondes du réveil : préparer le petit Nino, le déposer chez la nounou, ne pas rater le train, ne pas rater le bus. Elle n’en veut plus, elle est fatiguée, elle n’en peut plus, se dit-elle en savourant cette cigarette défendue mais salvatrice comme un pansement à cette journée, à cette vie désastreuse et pitoyable.

Elle fait redéfiler sa journée dans sa tête,  elle revoit tous les visages qu’elle a croisés et tous les clients qu’elle a dû renseigner toujours avec la même constance et le même sourire, malgré la fatigue et la lassitude. Prendre sur elle malgré les réactions quelquefois intempestives. Le client est roi, c’est ce que lui avait dit le recruteur à son embauche.

Mais là, elle n’a pas pu prendre sur elle et rester de marbre devant la remarque odieuse de ce client. Personne ne mérite d’être traité de la sorte. C’était le mépris de trop !!! Si le client est roi, elle, elle ne veut plus être une esclave. Elle recrache par ces volutes nocives, des années d’abnégation passées à ravaler son honneur et gommer sa dignité.

Elle ne reviendra pas demain, ni après-demain.

Partir là où elle pourra respirer, prendre le temps, là où il y a plus d’humanité. Non, elle ne veut plus de tout ça ; c’est fini, elle ne reviendra pas, se dit-elle en écrasant le mégot sur le bitume. Elle doit appeler la nounou pour lui dire de garder Nino pour la nuit. Sur son portable est affiché minuit trente. Elle a de plus en plus froid. Elle saisit une autre cigarette.

Une voiture s’arrête.

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