« L’intrus de la rue Bocroquis »

Rendez-vous aujourd’hui avec Laurent pour une histoire dont le titre vous intrigue sûrement ! Après une description rigoureuse de gestes, il construit un récit plein de suspense, dans un style à la fois poétique et enlevé, dont la chute devrait vous surprendre !

« L’intrus de la rue Bocroquis »

Jacques Minard est dessinateur. Il aime saisir des instants particuliers, des moments inhabituels, des événements surprenants et insolites. Dans son atelier, il dessine les images que les gens pressés ont oublié de regarder. Grâce à ses crayons, il fige pour toujours ce qu’ils n’ont pas pu voir, ou apercevoir ; c’est un homme calme et patient. Il aime rester des heures à guetter à la fenêtre de son atelier. Il s’interroge : Que va-t-il se produire aujourd’hui ? Il taille ses instruments et il cherche : un groupe, un couple, un solitaire qui passe. Y aura-t-il un passage, un aller et venu ? Une scène inattendue, de l’action, une réaction… ? L’expression d’un visage ? Pendant que son esprit vagabonde, à la recherche de l’effet artistique, il s’occupe de ses outils. Le taille-crayon fume, il pleut des copeaux multicolores. Ses armes sont aiguisées ; il est prêt à en découdre. Il tire le rideau, regarde par la fenêtre. On est dimanche, il est huit heures, la rue Bocroquis est déserte.

Le soleil éclaircit le bleu frileux du ciel. Les pupilles de Jacques se dilatent. Il a les yeux verts. Il capte les lueurs matinales ; elles se faufilent entre les feuilles qui bruissent. Il se concentre. Il a son angle bien à lui. La vitre envoie ses premiers reflets. Il faut se tenir aux aguets. Il tient déjà son crayon, prêt à dégommer. L’artiste a un pressentiment…Le moment est propice, l’intrus de la rue Bocroquis n’est pas loin…

L’observateur aguerri, a choisi de se tenir discrètement assis. Chez lui, il n’y a pas la lumière. La pénombre tapisse encore ses murs. Il lève la tête, la tourne, et ses yeux à bonne hauteur scrutent. Il décortique le paysage à sa guise. Les branches ont leurs premières gerçures. Lui, il expire de la vapeur. L’écorce du tilleul déplumé a eu froid cette nuit, mais elle n’a pas craqué. Le lampadaire embué reste dans l’ombre, et la flaque à son pied miroite le vol d’un étourneau qu’on devine ; son plumage est sous exposé. En face, les briques sont roses, les rayons sont encore masqués par les toits. Les volets, eux, sont restés fermés. La rosée y dégouline.

L’artiste se tient en embuscade, prêt à détecter le moindre mouvement ; une âme perdue qui filerait devant sa fenêtre… Elle n’aurait pas fait la grasse matinée, et aurait un rendez-vous dans la rue Bocroquis… Pourquoi pas, se dit-il. Il guette une proie éventuelle comme un animal patient. Ses yeux perçants sont prêts à immortaliser le sujet en pleine action. Ses oreilles pointent à l’arrière de son crâne garni d’une tignasse brune épaisse. Ses griffes sont affûtées, il est confiant. Il faudra être prompt, et saisir les moindres détails de la silhouette. Il veut des lignes bien définies, des formes authentiques, des zones franches et bien contrastées, des couleurs justes. Parfois, il suffit de modifier légèrement sa position, et profiter d’une bonne lumière. Il y croit, il attend un geste, un signal furtif, qui pourrait durer, se répéter. Une gestuelle fluide ou plus saccadée ; une action rapide qu’on pourrait ralentir…

Une heure, que Jacques est à sa fenêtre, et jette des petits coups d’œil. Son regard est toujours prêt à bondir. Mules aux pieds, il croise de temps en temps ses jambes de velours feutré. Il porte son pantalon préféré. Sa veste noire, aujourd’hui est en laine.

Deux heures que l’observateur aguerri enregistre des cadres potentiels, des points de vue éventuels, mais aucun protagoniste n’est venu animer le décor.

Il est dix heures trente, il ne veut pas renoncer. Il se lève… Mais que voit-il ? Rien encore, mais, il en est sûr, il entend. Des pas précipités résonnent sur le macadam. Il se baisse légèrement et se cramponne au rebord. Pas de doute, un intrus se rapproche. Les battements de son cœur s’emballent. C’est le moment tant attendu. Une ombre allongée glisse et entre petit à petit dans son champ de vision. Elle prend la direction du trottoir d’en face…

Dix heures et trente-deux minutes, l’intrus porte un chapeau et des gants sombres. Un long imper au col relevé le protège du froid. Il vient de frapper à la porte de la maison située non loin de la rue Belletoile. Pour Jacques, il est bientôt temps d’esquisser les premiers détails. Dans sa tête, il envisage les dimensions et l’orientation de son personnage. Il le veut de trois quart, filant comme l’éclair, à l’angle de la rue ensoleillée. Le voisin ouvre la porte, et semble surpris par cette visite. Jacques entend sa voix s’élever. Il lui demande de partir, car il n’est pas intéressé par son offre, et ne souhaite pas le laisser entrer. Mais, l’homme, toujours de dos, insiste, et le ton monte. Tout à coup, c’est l’empoignade. Quel malheur ! l’artiste comprend qu’il est le témoin d’une scène dramatique. Ses mines ne s’y attendaient pas ! Un cri d’agonie transperce le ciel silencieux de la rue Bocroquis. Jacques Minard est terrifié. Ses membres se crispent. Il est à deux doigts de briser ses crayons. Le silence règne de nouveau, mais les étourneaux ont abandonné le ciel. La flaque est triste. Jacques voit son voisin qui s’écroule. Il se tient le bas ventre. Que peut faire le créateur ? Crier, venir à son secours ? Il est trop tard et le meurtrier s’enfuit déjà, Il tient un couteau. Il prend la direction de l’angle de la rue. La zone la mieux éclairée de la scène. Là où les mines de Jacques voulaient tant que l’intrus passe : de trois quart et filant. Dans quelques pas, l’intrus sera croqué des pieds à la tête, arme ensanglantée au poing. Pris sur le fait, son portrait sera dessiné dans ses moindres détails.

3,2,1, c’est le point d’impact visuel. Ses crayons aiguisés en main, Jacques Minard n’a plus qu’à passer à l’action…

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