« Sauve qui peut ! »

C’est le week end, respirez … Suivez Laurent qui vous invite à une balade sensorielle toute en délicatesse. Bonne lecture !

Sauve qui peut !

Moi, je m’échappe. Je m’élève d’une extrémité incandescente. Mon filet grisonnant ondule. Il sent. Une flamme est venue lécher l’embout du batônnet. D’un souffle incandescent, je suis né. Fil de fumée, je peux maintenant diffuser. D’une tige de temps en temps humé, qui se dresse sur son porte-encens en pierre polie, j’enfume. Me voici qui danse.

Mon style est léger, mais l’air se pousse ; c’est moi qui sens. L’oxygène, au coude à coude, me laisse la place, et je monte plus haut encore. Je veux tellement qu’on me sente… Je m’agite, frivole. Ma fumée est claire, et je veux plaire. Je m’envole, volubile, soulevée par quelques courants. Je m’étire, me disperse. Des flammes de bougie s’agitent et projettent leur faible lueur sur le plafond. Je me cogne, et m’étend. Plus à l’aise invisible, je stagne, puis glisse au gré des mouvements. Une ombre ne tient pas en place, et m’invite sur son mur. Des brins de mimosa, motifs sur leur papier peint, jalonnent mon parcours. Ils me saluent. Ils rêvent maintenant d’être cueillis. Moi, je poursuis mon survol. Il y a tant d’interstices, je m’immisce. Je m’engouffre dans d’autres volumes. Je trouve une commode, un tiroir. A l’intérieur, il y a des maillots en lycra, des serviettes en coton gaufré, des tee-shirts en jersey, et des foulards en soie. Je m’incruste. Les bords me guident, les arêtes me bloquent. Je ressors. 

J’imprègne un rideau de viscose ocre jaune. Je peux m’étendre, il y a un sofa moutarde en feutre côtelé. Par terre, un tapis vert lichen n’a plus toutes ses odeurs, il attend qu’on l’époussette. Je lui propose d’imprégner ses roses crème brodées. Il accepte et m’offre de la poussière et des poils d’arachnide.

Une veste bleue marine tendance synthétique m’ouvre ses poches de coton. Elles embaument l’humidité, le vent et le froid. Elle fait rempart à la lumière et se déplace dans la pièce. Je ne me fais pas prier, je désodorise. J’en profite pour chasser les effluves d’un pull rayé rouille et blanc, et d’un pantalon de tergal gris chiné. Une chevelure sur son piédestal offre ses mèches poivre et sel, peignées. Je les caresse d’un nuage léger. Mon bouquet est maintenant tout près. Deux cernes soutiennent deux billes marron écorce. La peau des joues est lisse et se plisse aux commissures des lèvres rose framboise. La mâchoire, serrée par le stress, est secouée par quelques tics. Les narines d’un nez en trompette se dilatent par à coup. Un courant plus violent me happe…

Mes essences en ébullition s’égosillent. Un vent de panique s’empare de mes molécules. Un changement soudain de direction oblige mes senteurs boisées à emprunter un conduit obscur. Heureusement, mes écorces de santal peuvent s’accrocher aux poils des orifices. Alors que les extraits d’agrumes se plaquent aux parois, et s’agglomèrent en catastrophe aux résidus polluants, le muguet, lui, se débat, collé aux muqueuses. Mais, c’est pour Bergamote que je m’inquiète. Elle pousse des souffles de désespoir, et semble à deux doigts de perdre la tête. C’est le grand sauve qui peut ! Comment rassurer mes liaisons aromatiques ? Les sauver de cette aspiration infernale ? Seul un éternuement pourrait les sortir de ce guêpier. Mes particules de bergamote, légèrement piquantes et poivrées le comprennent. Elles lâchent prise, emportée par les tourbillons nasaux. Elles se sacrifient et libèrent leurs agents anti-oxydants. Je perds leur trace, inhalées pour toujours dans les abîmes respiratoires. La réaction ne devrait plus se faire attendre…

L’hôte éternue. Les composants sont éparpillés en postillon.

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Photo @annyelleparis sur Instagram

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