« La Margelle »

Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire ? Ecrire depuis un cimetière pour ne pas oublier ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.

La visite guidée avec la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, a permis aux écrivants d’À Mots croisés de découvrir l’histoire tragique de Jeanne Moyaux, une enfant de Bagneux, victime d’un infanticide à l’âge de quatre ans et décédée le 3 février 1877. Ce sont ses éclairages sensibles ainsi que la puissance des documents, listés ci-après, qui ont nourri l’écriture de récits fictifs, ancrés dans le réel.

En choisissant de mettre le focus sur Jeanne, l’objectif était simple et profond à la fois : lutter contre l’oubli. Personne ne doit oublier Jeanne ! Personne ne doit oublier les infanticides. C’est un fait social, pas un fait divers. 

À suivre le récit d’Annie.

La Margelle

(Bruits de pas sur des graviers)

– C’est quoi ce bruit ? Papa qui revient ? Papa, Papaaaa ! Paaaa…

– Une voix ? Ici, en pleine nuit ? 

– Papa, Papaaaa ! Paaaa…

– Non, mais tu rêves, Marius ! Y a pas âme qui vive ici !

– Papa, Papaaaa ! Paaaa…

– J’arrive, j’arrive… mais je ne suis pas ton Papa ! Je suis Marius, le fils de Gaëtan Robinot, le carrier ! 

– Mais toi, Monsieur, tu vas m’aider, hein ? Tu sais je suis sage maintenant ! Je volerai plus de pain dans la cuisine… mais j’avais faim. Quand je suis à Sens, chez ma nourrice, Madame Prudent, elle me fait de la bonne soupe aux choux avec de la saucisse. C’est si bon ! … J’aimerais tant y rester pour toujours. Je suis bien là-bas. Elle est si gentille avec moi. Elle m’aime, elle ! Pas comme Papa et Maman ! Toujours en train d’hurler et de se battre comme des chiffonniers. Je sais pas pourquoi… 

– (Silence)

– En tous cas, l’autre jour, Papa voulait étrangler Maman. J’ai bien vu. J’ai eu peur. Maman est partie en claquant la porte… Elle ne m’a même pas embrassée …  Alors, je suis allée me coucher. Et, puis, pendant la nuit, Papa m’a attrapée. Je lui ai dit… Papa, on va où ? On a pris l’allée de tilleuls, vers Montrouge … On s’est arrêté au vieux puits. J’étais fatiguée. Il m’a assise sur la margelle… il m’a poussé… je suis tombée … j’ai crié… j’ai pleuré… il est parti …

– Pauvre petite !

– Mais, maintenant, je suis sage, Monsieur ! Je peux sortir d’ici, de ce trou noir ? J’ai froid. J’ai faim. J’ai mal à la tête. Et, partout, aussi.  Si seulement, j’avais ma poupée, celle que Pépé m’a donnée pour mon anniversaire. Avec un capuchon bleu, un manchon blanc et même des petites galoches noires fourrées. S’il te plaît, Monsieur… je serai plus toute seule. S’il te plaît  …

– Attends, attends, petite ! Faut que j’aille chercher de l’aide et une corde !

– Monsieur, s’il te plaît ! Je suis sage maintenant ! Je veux plus rester ici ! Je veux plus voir Papa, ni Maman ! Je veux aller chez ma nourrice ! S’il te plaît, Monsieur ! 

– (Soupir) Je reviens… Attends, attends, petite !

– Dis, Monsieur, c’est sûr ? Tu reviendras ? Tu m’emmèneras ? Tu ne m’oublieras pas ? 

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Photo © Archives de la Préfecture de Police de Paris

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