Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire ? Ecrire depuis un cimetière pour ne pas oublier ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.
La visite guidée avec la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, a permis aux écrivants d’À Mots croisés de découvrir l’histoire tragique de Jeanne Moyaux, une enfant de Bagneux, victime d’un infanticide à l’âge de quatre ans et décédée le 3 février 1877. Ce sont ses éclairages sensibles ainsi que la puissance des documents, listés ci-après, qui ont nourri l’écriture de récits fictifs, ancrés dans le réel.
En choisissant de mettre le focus sur Jeanne, l’objectif était simple et profond à la fois : lutter contre l’oubli. Personne ne doit oublier Jeanne ! Personne ne doit oublier les infanticides. C’est un fait social, pas un fait divers.
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Si vous êtes un enfant en danger ou un adulte témoin d’une situation où un enfant est victime de violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d’accueil téléphonique, confidentiel et gratuit : le 119 (ouvert 24h/24, 7j/7, numéro non visible sur les factures de téléphone) et la possibilité d’envoyer un message sur allo119.gouv.fr
Aller plus loin
🔹 Lire les travaux de Bruno Berthera, « La tombe de Jeanne. Histoire et archéologie », Revue d’histoire du XIXe siècle, « Histoire et archéologie : que faire du XIXe siècle ? », n° 58, 2019/1, p. 21-40.
« Dernière tenue. Portrait de la petite morte en habits (1877) », Modes pratiques, « Affections », n° 4, décembre 2020, p. 157-167.
Un troisième article de Bruno Berthera suivra, en 2026 ou 2027, sur l’imaginaire végétal de la mort de Jeanne et sera présenté lors du colloque
🔹Gallica, BNF, « La Presse illustrée », 24.2.1877
🔹En 2022 : L’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) communique le chiffre de 60 mineurs victimes « de mort violente au sein de la famille » en 2022, chiffre le plus récent disponible. Un enfant meurt tous les cinq jours, en France, tué par un de ses parents. En 2021, c’était 49 enfants âgés de 0 à 18 ans.Très majoritairement, les victimes sont âgées de moins d’un an, elles représentent 81% des cas selon un avis de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).
🔹https://www.lavoixdelenfant.org/
🔹Biographie résumée à partir des articles de Bruno Berthera et de « La Presse Illustrée » du 24.2.1877
Marie, Jeanne Moyaux est née le 9 janvier 1873 à Paris.
Victor Moyaux, son père, est né le 14 mars 1847 dans l’Indre. Il a été charron lors de son mariage, puis employé dans la maison Crespin, puis de la rue du Sentier.
Moyaux vivait séparé de sa femme, Sophie-Adrienne Minard, avec qui il avait eu des scènes très violentes avec sa femme, Sophie-Adrienne Minard épouse Moyaux, 25 ans en 1877. Née le 15 décembre 1847 à Arcueil, elle était couturière. Elle vivait séparée de son mari, entre Bagneux et Paris, avec son nouveau compagnon.
Moyaux lui avait voué une haine implacable, il ne voulait pas surtout qu’elle puisse avoir l’enfant. Un jour, ils se rencontrèrent dans une voiture du tramway de Bagneux. Cette rencontre donne lieu à une nouvelle scène de violence.
Moyaux avait une maîtresse, Marie-Louise Decrucq, connue sous le nom de Louise la Belge, habitant à Mons, mariée à M. Hannecart parti aux Indes.
Moyaux avait des dettes, sa situation devenait très critique et évidemment il ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa concubine. Ce qui est certain, c’est qu’il voulait aller retrouver sa concubine en Belgique, c’est que la petite Jeanne lui était à charge et qu’il ne voulait pas la laisser Jeanne ni à sa femme, madame Moyaux ni au grand-père maternel, monsieur Minard.
Jeanne était ballotée entre son père et sa mère et a été confiée à des nourrices, l’une à Bagneux, l’autre à Sens, Mme Charles Prudent. D’après cette dernière, Jeanne était aussi intelligente que bon elle aimait beaucoup son père qui paraissait avoir pour elle les soins les plus affectueux.
Il paraît établi que Victor Moyaux apporta la nuit, la petite fille, endormie dans la plaine de Montrouge et qu’il l’a précipité dans un puits abandonné au pied de la colline, à l’embranchement de la route vers Paris et la route de Bagneux-Châtillon. Il pensait qu’elle s’y noierait et que le cadavre ne serait retrouvé que fort longtemps après. Mais, le puits était à sec, on en avait comblé le fond avec des pierres. Le cadavre d’un chien amortit la chute de l’enfant.
Un passant entendit les gémissements de la pauvre petite. Il courut à Montrouge avertir les sapeurs-pompiers. Monsieur Mousset, un brave puisatier, descendit dans le puits et en tira une petite fille d’environ six ans, grièvement blessée à la tête. L’enfant fut transportée chez un pharmacien de Montrouge qui lui donnera les premiers soins. Puis, elle fut transportée à l’hôpital Cochin, elle mourut sans avoir proliférer une parole. Il parut évident que la pauvre petite n’était pas tombée accidentellement dans le puits, mais qu’elle y avait été jeté, la margelle étant plus haute que l’enfant.
Jeanne Moyaux est décédée à l’hôpital Cochin, exactement le 3 février 1877 à 23 h. Elle y était entrée à 19 h. Victime anonyme d’un meurtre commis à Bagneux, commune rurale située au sud de Paris, dans le département de la Seine (Hauts-de-Seine aujourdhui), en février 1877, elle fut aussitôt prise en charge par les autorités judiciaires dont la première tâche était de faciliter son identification pour remonter à son agresseur.
Jeanne Moyaux est reconnue le jour même à la morgue par son grand-père maternel, Jean-Baptiste Minard, habitant à Bagneux, alerté par la presse si l’on en croit la presse elle-même et le rapport de police du 8 février, puis par sa mère, Sophie-Adrienne Minard, épouse Moyaux, qui réclament le corps. Sa réintégration dans le processus funéraire n’est cependant pas immédiate, car le meurtrier qui doit être confronté à sa victime n’est pas encore arrêté même si son identité et ses mobiles se précisent rapidement au fil de l’enquête : il s’agit du père, Victor Moyaux.
Le meurtrier est arrêté un mois plus tard, le 9 mars, en possession notamment d’une photo de sa fille. Lui sont présentés le corps de celle-ci et, à part semble-t-il, les vêtements qu’elle portait au moment de l’homicide pour qu’il confirme l’identité. «L’inculpé a pleuré abondamment, a reconnu son enfant et a signé le procès-verbal de cette confrontation », résume un rapport de police, plus sobre que la presse. L’acte de décès, dressé le 10, permet l’inhumation au cimetière municipal de Bagneux en mars en terrain commun, puis en juin dans une concession perpétuelle pourvue ultérieurement d’un tombeau, sous l’identité retrouvée de Jeanne Moyaux. En jetant sa fille dans le puits, il avait voulu empêcher à jamais son épouse dont il était séparé, depuis plusieurs mois, de la reprendre.
Victor Moyaux n’a tué qu’une fois : sa fille. Il a tenté de tuer sa femme, quelques jours plus tard. Moyaux a bénéficié des circonstances atténuantes à cause du comportement de sa femme qui avait un compagnon. Il a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, et non à la peine capitale. Il est mort au bagne à Cayenne, le 9 octobre 1908.
La mère de Jeanne n’est pas revenue habiter dans la commune de Bagneux, après la réinhumation de Jeanne dans une concession perpétuelle.
Jean-Baptiste Minard, grand-père maternel, charron à Bagneux a quitté la commune. Le grand-père n’est pas enterré à Bagneux.
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