« À corps perdu »

Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire ? Ecrire depuis un cimetière pour ne pas oublier ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.

La visite guidée avec la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, a permis aux écrivants d’À Mots croisés de découvrir l’histoire tragique de Jeanne Moyaux, une enfant de Bagneux, victime d’un infanticide à l’âge de quatre ans et décédée le 3 février 1877. Ce sont ses éclairages sensibles ainsi que la puissance des documents (lire post # 1) qui ont nourri l’écriture de récits fictifs, ancrés dans le réel.

En choisissant de mettre le focus sur Jeanne, l’objectif était simple et profond à la fois : lutter contre l’oubli. Personne ne doit oublier Jeanne ! Personne ne doit oublier les infanticides. C’est un fait social, pas un fait divers. 

À suivre le récit de Dominique.

À corps perdu

6 février 1877, Alphonse longe d’un pas rapide le flanc nord de Notre-Dame (signe de croix évasif), courbé sous le vent glacial qui s’engouffre rue du Cloître. Il remonte son col et donne un tour supplémentaire à son écharpe de laine. Il presse le pas jusqu’au quai de l’Archevêché et pénètre enfin dans les locaux de la Morgue. À peine arrivé à son poste au bout d’un dédale de couloirs qu’il est happé par son chef jusqu’à la salle d’arrivée des corps. Le photographe de la Préfecture de police ne va pas tarder, il faut absolument que le dernier corps arrivé soit habillé pour la mise en vitrine et le cliché.

Alphonse est pris d’un léger vertige. C’est son troisième jour de travail, il se demande s’il va pouvoir endurer cet apprentissage. C’est un sensible. Habiller les morts, les rendre présentables, surtout identifiables, il ne va pas s’habituer. Parmi tous les cadavres anonymes arrivés durant la nuit, il lui échoit le numéro 64.

Une petite masse gisante sous le drap blanc. Il croit défaillir, c’est le corps d’un très jeune enfant. Son chef le presse, les vêtements sont là-bas, qu’attend-il ? Il ravale sa salive et soulève doucement le coin supérieur du drap. Une petite tête poupine apparaît, des joues rebondies sous une peau de porcelaine, les cheveux courts ébouriffés. Que t’est-il arrivé, petite fille ?

Alphonse découvre complètement le petit corps, nu et frêle, et se saisit du tas de vêtements froissés. Sa main tremble un peu. Ne t’inquiète pas, je vais prendre soin de toi, petite fille. Délicatement, il la revêt de son corset de toile, puis lui enfile son pantalon blanc, ses bas de laine rayés, sa petite jarretière élastique. Il ne sait pas trop dans quel ordre mettre la suite des vêtements : camisole et chemise en calicot ? Il termine par les jupons en flanelle puis la robe d’un bleu passé et enfin le caraco en drap. Il fait froid, petite fille, tu auras bien besoin de ton petit boa et de ton manchon en fourrure blanche. 

Il prend du recul. Malgré le soin qu’il a voulu apporter au rhabillage de l’enfant, il voit bien que quelque chose cloche dans l’allure générale. Il est vrai qu’Alphonse n’est pas très à l’aise avec les vêtements de fille. Il n’a pas le temps de s’appesantir, son chef le bouscule :  « T’as pas bientôt fini, Alphonse, il faut qu’on lui fasse prendre la pose maintenant ».

C’est l’heure de la mise en scène. La petite fille est mise assise, la tête et la nuque maintenue par un dispositif dans le dos. Pire, on lui ouvre les yeux de force et Alphonse réprime un haut-le-cœur. Les galoches sont disposées à côté d’elle, pauvres petites choses vides. On a beau lui avoir expliqué que l’expression du visage devait se rapprocher le plus possible de celle d’un vivant, que cela augmente les chances d’identification, il ne s’y fait pas. Le photographe recule, cadre, clic-clac.

Puis, la petite fille est emmenée dans la salle d’exposition et installée dans la vitrine au milieu des autres cadavres, au premier rang. La lumière naturelle qui dégringole du plafond accentue les détails. Elle semble plus vraie que nature. La foule des visiteurs va pouvoir défiler, la presse s’esbaudir, « l’effet est saisissant », « on dirait un tableau vivant ». Mais du sort de la petite fille, jetée dans un puits du côté de Bagneux, qui s’en soucie ?

Alphonse retourne la tête basse et le moral en berne dans la salle des morts. Le n° 78 l’attend. Il pourra l’attendre longtemps. Alphonse tourne les pieds et prend ses cliques et ses claques.

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Photo © Archives de la Préfecture de Police de Paris

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