« Je me sens seule »

Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire ? Ecrire depuis un cimetière pour ne pas oublier ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.

La visite guidée avec la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, a permis aux écrivants d’À Mots croisés de découvrir la sombre histoire de Jeanne Moyaux, une enfant de Bagneux, victime d’un infanticide à l’âge de quatre ans et décédée le 3 février 1877. Ce sont ses éclairages sensibles ainsi que la puissance des documents (lire post # 1) qui ont nourri l’écriture de récits fictifs, ancrés dans le réel.

En choisissant de mettre le focus sur Jeanne, l’objectif était simple et profond à la fois : lutter contre l’oubli. Personne ne doit oublier Jeanne ! Personne ne doit oublier les infanticides. C’est un fait social, pas un fait divers. 

À suivre le récit de Francine.

Je me sens seule

Je voudrais vous dire que je me sens bien seule. Personne ne vient me voir. Dans la petite allée de gravillons, je perçois les pas des gens qui passent devant ma tombe, ne lui jetant qu’un regard furtif et indifférent. C’est vrai que mon nom n’est plus très lisible, même moi qui ne sais pas lire, je vois bien que les dessins ne sont presque plus là. 

Pourtant quand mon âme s’est séparée de mon petit corps, des personnes se sont occupées de moi. Ils m’ont lavé, habillé et photographié. J’aimais bien être photographié dans de beaux habits. Moi, la petite inconnue de Bagneux, j’étais en première page, et la population était triste de ma fin tragique. Mon grand-père est venu me reconnaître, j’étais contente de voir mon pépère, il allait me ramener à la maison. Mais, il est reparti sans moi, il m’a laissé seule dans ce grand tiroir froid et noir. Mon nom était sur l’étiquette : Marie, Jeanne MOYAUX. 

Le temps est long quand personne ne s’intéresse à vous. Enfin, on m’a sortie de la nuit et j’ai retrouvé la terre de Bagneux. J’avais mon endroit, près de mon petit frère, Arthur-Victor. J’ai pu faire la connaissance de ce bébé, mort bien avant ma naissance, je n’étais plus seule, j’étais bien. Bientôt, on m’a changé de chambre avec cérémonie. Baptisée, en tant qu’enfant de Dieu, la cérémonie religieuse dans l’église Saint Hermeland fut pleine d’émotions et de belles fleurs blanches. La foule a accompagné mon corps pour la cérémonie de mise en terre pour l’éternité dans un trou dans le cimetière, avec sa stèle de pierre blanche de nos carrières qu’ont payée la mairie et des bienfaiteurs. Je me posais des questions : « Pourquoi mes parents ne se sont pas occupés de moi ? Ils ne m’aiment plus, je ne comprends pas. Je suis une petite fille plutôt sage. Je veux voir maman et papa. »

Pendant une certaine période, régulièrement, de gentilles personnes venaient me voir et m’apportaient des fleurs ou des objets de souvenirs. Visites qui se sont espacées, pour ne plus exister. Mais, jamais maman ou papa ne venaient. Pépère me visitait au début, avec de grosses larmes sur ses joues, puis lui aussi m’a oublié.  

Un groupe de personnes est là. Ils ne me connaissent pas, pourtant je sens de la compassion dans leur voix. Je suis heureuse que quelqu’un pense à moi. Ça fait si longtemps. J’entends un nouveau mot, infanticide. Moi, tout ce que je comprends, c’est que papa était en colère après maman et qu’il a voulu la punir en me jetant dans le puits. Papa est-ce que tu m’aimes quand même ? Moi, je t’aime et j’aime maman aussi. Vous allez bientôt venir me voir ? Je me sens si seule.

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Photo © Archives de la Préfecture de Police de Paris

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