Pour ce nouvel atelier, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi d’inviter les écrivants à une balade en silence, dans un espace familier : le Parc Richelieu de Bagneux.
Le silence devient ressource, l’écriture devient sensible. L’exercice n’est pas de chercher, mais d’attendre, d’avancer sans intention, de regarder, écouter, sentir, toucher, de s’arrêter, de cueillir un détail, un rien inattendu. Le parc devient un prétexte pour apprendre à s’arrêter. L’attention devient la tension de l’écriture : « Presque rien, et pourtant »
A suivre le récit imaginé par Muriel.
L’autre moitié du parc
Dans le parc Richelieu
Dans la grisaille des nuages
Sous les arbres ombreux
Dans le parc solitaire
Traversé par un vent léger qui rafraîchit l’herbe et l’air
Un après-midi de pluie fine et d’éclats éphémères de lumière
Entre les branches du hêtre pleureur
Il fait un temps de froidure.
Dans le parc Richelieu
Pas d’enfants sur les balancelles
Pas de mendiants aux escarcelles vides
Pas de passants glissant dans les allées abandonnées
Pas de marchands ambulants de ballons et d’oublies
Pas de guignol fanfaronnant
Il fait un temps de solitude.
Dans le parc Richelieu
Peuplé de conférences secrètes estompées par la nébulosité du temps
D’oubliettes écartées des palimpsestes de la mémoire
Des sacrifices perpétués par un cardinal funeste et sanguinaire dans les profondeurs d’un puits
J’arpente, aux aguets d’une éclipse de bruine, les chemins
En silence dans le bruissement des feuilles et le crissement des ramilles
J’arrête de flâner, de sillonner, de parcourir
Car je m’approche sur la pointe des pas d’un préau coloré.
Dans le parc Richelieu
Une frêle beauté toute de noir vêtue
Sa robe longue, froissée, l’emprisonne
De dos, immobile, assise sur une chaise scellée sur un sol cimenté
Un voile d’un bleu céleste des jours paisibles l’enveloppe, la dissimule, la camoufle et la désigne à mon regard
Recroquevillée, elle demeure seule.
A quoi rêve-t-elle ?
A qui songe-t-elle ?
Quel enfant a-t-elle abandonné ?
Quelle mer a-t-elle traversé ?
Quelle famille dispersée égarée dans les montagnes ou les flots ?
A quelle vie rêve-t-elle ?
Quel sortilège l’habite ?
Elle camoufle ses larmes et sa solitude pesante
Il fait un temps de samedi gris.
Dans le parc Richelieu
Je l’aperçois, blottie, dans l’ennui et l’oubli
Elle se tient là, droite, malgré l’adversité de la vie
Elle ne plie pas, elle ne soliloque pas
Pas de sourire sur ses lèvres serrées, pas un vacillement, pas un cillement
Pas un ombre de scintillement dans ses yeux mi-clos
Elle demeure tête penchée dans un silence obstiné
Et juste derrière elle,
La frôlant presque, une statue au socle dissimulé par une palissade de bois fragile
Une sculpture vilipendée par les intempéries
Mutilée par la guerre de 1870
Une Vénus bafouée amputée du bras droit
Un Cupidon décapité à ses pieds
Un filet jeté sur leurs corps dénudés, estropiés pour diminuer les vilenies du temps
Écarter les oiseaux et les pipistrelles
Il fait un temps de fissure et de fragilité.
Dans le parc Richelieu
Elles se tournent le dos et s’ignorent.
L’une meurtrie de pierre érodée
L’autre de chair et d’os blessée par la vie
L’une et l’autre sans visage
Un filet ou un voile pour crier à l’unisson leur abandon
Toutes deux fissurées, claquemurées dans un silence bruyant
Le corps blessé par l’usure du temps ou rompu par la fatigue d’un jour sans fin
Elles participent toutes deux de cet oubli, jetées dans les oubliettes
Avec toutes les écorchées, les laissez- pour-compte, les échouées que l’on évite
Je passe devant elles, chamboulée par leur étrangeté.
Un écureuil flamboyant et insolent traverse dans un rai de lumière l’allée désertée
et je m’éloigne en gardant tapie au fond de moi le désir à peine interrompu de leur parler.
Il fait enfin un temps d’écorce, de premières fleurs, d’ébauche de douceur.
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