Pour ce nouvel atelier, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi d’inviter les écrivants à une balade en silence, dans un espace familier : le Parc Richelieu de Bagneux.
Le silence devient ressource, l’écriture devient sensible. L’exercice n’est pas de chercher, mais d’attendre, d’avancer sans intention, de regarder, écouter, sentir, toucher, de s’arrêter, de cueillir un détail, un rien inattendu. Le parc devient un prétexte pour apprendre à s’arrêter. L’attention devient la tension de l’écriture : « Presque rien, et pourtant »
A suivre le récit imaginé par Dominique.
La mouche du parc
En venant ici, je n’avais pas prévu de m’attarder à contempler une simple mouche. Et pourtant…
Posée sur ma feuille blanche, elle se toilette.
Quoi de plus banal qu’une mouche ? Quoi de plus agité, sans cesse en mouvement, à peine posée déjà repartie, on l’a vue là, elle est déjà ailleurs, on la croyait ici, elle est là-bas. Agaçante. Épuisante. Comme la constante impatience qui bourdonne dans ma tête et dans mon corps. Cette mouche-ci prend son temps. Elle se frictionne les pattes avant, tranquille.
L’endroit est pittoresque : un cercle vert touffu, une multitude de corolles jaunes et blanches qui frémissent en silence. Là, tout est calme et volupté. Oui, à l’extérieur. Mais à l’intérieur, une machine chauffe, un moteur ronge son frein sur la ligne de départ, quelque chose doit être fait, c’est impérieux, un quelque chose de concret, visible, qui puisse être compté, décompté, accompli. Avant de passer à une autre action. Mon esprit s’active, cherche un os à ronger, mes jambes commencent à s’agiter.
Pas la mouche. Imperturbable, elle continue sa toilette sur ma feuille blanche. De ses deux pattes arrière, elle caresse maintenant de tous côtés son abdomen ébouriffé. Une mouche pas farouche. Du genre placide. Un étrange spécimen, quand on sait combien le vol erratique d’une mouche peut pousser à bout n’importe quel chasseur embusqué armé d’un torchon, qui s’apprête au terme d’une marche d’approche au pas lent et millimétré – et, croit-il, indétectable – à claquer le mur d’un geste vif !
Visiblement elle sait prendre le temps, elle. Mais comment se fait-il que, tout en aspirant au calme et à la contemplation, je ne puisse, moi, rester en place, inactive, plus de cinq minutes ?
De cabinet de toilette, ma feuille de papier devient piste de hip hop. Ma mouche bascule en équilibre sur ses deux pattes avant et, abdomen en l’air, de ses quatre autres pattes lisse ses ailes, dessus, dessous, encore et encore. Fortiche la mouche, me dis-je. J’imagine ses abdominaux bandés. Mais une mouche a-t-elle seulement des muscles ?
Cette interrogation me plonge dans une réflexion vaine. Quand mes yeux se posent à nouveau sur ma feuille blanche, elle est vide. La mouche a tiré sa révérence. Je réalise que cela fait bien une demie heure que je suis assise sur ce banc, à ne rien faire qu’à l’observer. Je crois entendre un léger rire moqueur s’éloigner. Chapeau, la mouche !
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