Pour ce nouvel atelier, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi d’inviter les écrivants à une balade en silence, dans un espace familier : le Parc Richelieu de Bagneux.
Le silence devient ressource, l’écriture devient sensible. L’exercice n’est pas de chercher, mais d’attendre, d’avancer sans intention, de regarder, écouter, sentir, toucher, de s’arrêter, de cueillir un détail, un rien inattendu. Le parc devient un prétexte pour apprendre à s’arrêter. L’attention devient la tension de l’écriture : « Presque rien, et pourtant »
A suivre le récit imaginé par Carmen !
L’arche d’alliance
Cet après-midi a commencé par un portail bien vert, pour qu’il se fonde dans le décor végétal du Parc Richelieu, où je me rends. Devant moi, une large allée méchamment bétonnée, qu’immédiatement je trouve laide, froide, trop urbaine. Moi qui suis venue ici, non pas pour l’histoire du lieu, mais pour un retour sur moi même, je me sens quelque peu désappointée. De part et d’autre du chemin, les hauts platanes offrent un refuge aux agaçantes perruches à collier dont les cris incessants couvrent celui du discret pivert.
Si le parc est beau, tranquille, serein, je le trouve aussi profondément ennuyeux, ordonné, sans relief particulier, bref prévisible. A ce moment, je n’ai qu’une seule envie, rentrer chez moi. Ici je ne trouve rien que du déjà vu, une nature façonnée par la main de jardiniers dont la seule tâche consiste à faire du joli artificiel.
Sur le point de partir, voilà que sur ma gauche, tel un arc de triomphe, une charmante arche de charmille attire mon regard. Plus par réflexe que par nécessité, je me baisse pour entrer dans ce recoin dissimulé du parc, aucun promeneur ne s’y trouvant. Le bosquet n’a rien d’extraordinaire pourtant il semble n’avoir été créé que pour moi. Il a l’immense qualité d’être à l’écart de tous les grands passages comme caché au milieu de tous ces gens qui vont et viennent.
Au centre, une fontaine arménienne rappelle le souvenir d’un ancien jumelage. Étonnante, cette fontaine en pierre de lave rougeâtre, sculptée d’oiseaux aux grandes ailes déployées, prêts à prendre leur envol. Le panneau explicatif gâche mon imagination, car moi j’y vois une stèle pré-colombienne, vestige d’une civilisation disparue, ne survivant que par quelques vestiges épars.
Un buisson de lavande accueille tout ce que parc comporte de mellifères. Pas une fleur qui ne soit conquise par un insecte ivre de pollen. Un qui part et ces deux autres qui se disputent la place. Petit à petit, je me sens baisser la garde. Là où j’étais sur la défensive, je me laisse séduire par la paisible solitude et j’aime cela. Le repli sur soi est salvateur lorsque tout autour de soi n’est que tempête et chaos.
J’ôte baskets et chaussettes. L’herbe est douce, et pour la première fois de ma vie, je ressens sous mes pieds toutes les aspérités d’une pelouse. Je me couche parmi les pâquerettes et les boutons d’or. Le corps offert à la terre, je laisse le vent et le soleil jouer avec ma peau blanche de l’hiver. Les yeux fermés pour ne pas être éblouie, je me sens enfin en paix, disposée à faire la paix.
Je fais fi des petites bêtes qui parcourent mon visage et mes bras, et qui me chatouillent. Je ne cherche pas à les chasser, après tout elles ne me font aucun mal. Non, au contraire, elles me font ressentir la vie circuler à nouveau dans mes veines. Reconnectée au grand tout, à l’univers, au divin sacré, je ne remarque pas une bande de galopins se chamaillant à grands coups de pistolets à eau. En pénétrant, dans mon havre de sérénité, ils viennent d’en briser la magie, par leur jeunesse innocente. C’en est terminé du bien-être, alors je me lève à regrets, rejoindre l’allée bétonnée, celle qui m’a mené dans mon éden éphémère, désormais envahi par une marmaille hurlante.
Sur un des nombreux bancs, un homme à la chevelure blanche, tient le bras une très vieille femme en fauteuil roulant, qui pousse des gémissements de terreur. Avec douceur et malice, il lui dit : « N’aie pas peur, j’ai enlevé la mouche qui te mange ». Moi qui n’aime pas particulièrement mes contemporains, je suis touchée par la scène entre un fils plus très jeune et sa mère. Je me vois tantôt à la place de l’homme, tantôt à celui de la femme, qu’à un moment de mon existence, j’aurais pu et je pourrai me retrouver comme eux dans un parc à profiter de cette nature, certes maniée par l’humain, mais aussi par quelque chose de plus grand que nous.
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