Pour la saison d’écriture 2026 – 2027, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a planifié un cycle d’écriture au Clos des Sources, Maison des Matrimoines et des Patrimoines, un petit musée axé sur l’histoire locale de Bagneux, mais aussi sur les femmes et les hommes qui ont façonné la ville, révélé l’identité balnéolaise dans sa diversité et sa pluralité.
Fin août, le premier atelier était consacré à « Ma ville, un jour de fête ». Après la visite guidée de l’expo temporaire proposée par Loïc Canitrot, le médiateur des lieux, Annie a invité le petit groupe d’écrivants à choisir une proposition d’écriture et à situer leur récit dans les années 60-70.
Muriel a donc imaginé un récit à partir de la proposition suivante :
Mémoire de fête
Votre personnage s’attarde sur une vitrine du Clos des Sources qui expose le programme de la Fête des Vendanges. Il découvre de vieilles photographies, des magazines. Il se souvient. À quoi pense-t-il ? Que fait-il ?
Un dimanche pas ordinaire
Je m’appelle Serge. Les voisins de ma cité du Champ-des-oiseaux préfèrent parler de moi en me nommant le galopin du troisième. Je viens d’attraper mes six ans et d’entrer au CP avec sur mon dos ma besace d’écolier et dans la tête des rêves infinis. Fier comme Artaban, je fête mon anniversaire ce dimanche pas ordinaire du carnaval de Bagneux. Je ne jouerai pas, cet après-midi automnal, dans la cour à l’intrépide balle aux prisonniers, ni aux gendarmes et aux voleurs. Les filles abandonneront leurs élastiques et leurs marelles aux pieds des platanes. Tous les habitants jetteront aux ornières leur quotidien pour voir le défilé passer.
Ce matin du 22 septembre 1963, je trouve sur mon lit un pantalon court en velours côtelé, une paire de bretelles assortie, un cardigan vert-pomme sagement tricoté durant les soirées d’hiver. Et une merveilleuse casquette à carreaux convoitée à chacun de mes passages devant la vitrine de la mercière-modiste du quartier. Cette casquette en cadeau pour cette année qui tourne. Je ne suis pas endimanché mais je porte de beaux habits. Je jette un œil, en passant devant la salle de bains, sur ma mère qui devant le miroir retire ses derniers bigoudis, ne retient pas ses cheveux dans un chignon épinglé, pose sur ses lèvres douces de ses baisers un rouge vermillon. Des traits de crayon pour border ses yeux bleu océan, elle qui n’a jamais vu la mer. Elle n’a pas d’amoureux, travaille dur comme cantinière à la Thomson dans le quartier des Mathurins. Je la regarde enfiler cette robe en vichy et poser sur ses épaules une fine étole en mousseline. Elle m’embrasse et rit de me voir si heureux avec mon couvre-chef qui a dû grignoter une partie de l’enveloppe des sous pour pallier les imprévus. Mes six ans et le défilé valent bien des incartades. Nous descendons les escaliers ; nous rencontrons les voisins. Chacun s’empresse de gagner un emplacement idéal pour ne rien manquer du spectacle. Des petits groupes se forment. Ma mère salue Suzanne, Marguerite, ses collègues puis Ernest avec plus de déférence, car c’est un contremaître. Elle me prend par la main pour nous rendre au bout de la ville ; j’ai un peu honte de redevenir son tout petit garçon. Je sens ses mains abîmées par les vaisselles, les épluchages, serrer mes doigts. Elle a mis aussi du rouge aux ongles et retiré les chaussettes qu’elle porte toujours avec ses chaussures vernis. Aujourd’hui, c’est bien jour de fête dans tous les quartiers de cette ville de banlieue. Et même quelques cousins provinciaux s’associent à cette liesse.
Moi, les yeux écarquillés, j’observe, je ne perds pas une miette du spectacle. Perché sur une barrière, je contemple les chars décorés avec fantaisie, les uns d’animaux fantastiques aux pattes démesurées, à la gueule grande ouverte, de monstres marins tentaculaires, de personnages de BD, de saynètes de dessins animés de Walt Disney. Ce que je préfère, ce sont les carrosses qui promènent de si jolies dames en chapeau. Assises sur des caisses en guise de tabourets, elles montrent à qui mieux mieux leurs visages rieurs, leurs cheveux apprêtés par une permanente. Elles portent des corsages amidonnés. Elles lancent, ces demoiselles, sur la foule des fleurs cultivées par des jardiniers, toute l’année, attentionnés. Des fleurs fraîchement cueillies dans les opulentes serres municipales. Elles jettent des têtes de dahlias ; on essaye de les saisir en plein vol et de les lancer sur les chars. Il faut courir vite pour atteindre les chars qui poursuivent leur route.
Alors, je descends de mon perchoir, car ma mère bavarde et je me faufile entre les spectateurs agglutinés. Je continue à poursuivre ces jetées de fleurs. Et puis, c’est au tour des confettis qui éclaboussent les passants de m’ensorceler ; ils fusent en brassées et s’amoncellent sur les pavés en neige colorée. Je n’ouvre pas la bouche pour ne pas en manger. Ces petits papiers collent à la peau, se cachent dans les poches pour des mois entiers et viennent nous surprendre par surprise. J’entends la fanfare avec l’hélicon en tête du cortège, les cors, les trompettes et puis les percussions, juste devant les majorettes vêtues de leur costume de parade. Elles manient des bâtons, les lâchent pour vite les ressaisir au rythme de la musique. J’ai six ans et la vie devant moi pour suivre à pas feutrés les musiciens dans des odeurs de gaufres, de pommes d’amour, de moules-frites. Je ne crains rien enveloppé par la musique. Des hommes hauts, si hauts posés sur des échasses sans redouter de tomber, un cracheur de feu qui donne le frisson à chaque lancer de flamme, je déambule entre les spectateurs. D’un seul coup, je me retrouve seul dans cette foule, sans la main de ma mère. Je me mets à crier, à pleurer à chaudes larmes, arrivant à prononcer mon petit nom Sergio, celui que ma mère murmure en m’endormant. Je connais la solitude accablante, l’angoisse indicible. Un haut-parleur hurle Sergio et une main salvatrice m’accompagne au bureau des égarés. Ma mère, sévère, le regard embué, dans une colère toute retenue, me gourmande pour cette fugue involontaire. Pour punition, elle refuse de me conduire les jours suivants à la fête foraine qui bat son plein sur un terrain en friche à deux pas de la cité. Pas de tour sur les carrousels éblouissants, pas de course sur des chevaux fringants, pas d’auto-tamponneuses fracassantes, pas de queue de singe à tirer pour un billet gratuit, pas de tir aux fléchettes pour gagner une peluche floconneuse, pas de pêche miraculeuse, pas de montagnes russes, pas de chenilles, pas de palais des glaces. Pas de glaces. Pas de barbes à papa. Plus de saltimbanques, la fête est finie.
Je m’appelle Serge et j’ai maintenant soixante-neuf ans. Je n’habite plus Bagneux, projeté hors de cette ville par un plan social en 2016 de la Thomson. Ma mère a fermé son ombrelle, usée par le métier et ses efforts impitoyables pour offrir au petit Sergio une vie meilleure. Je me souviens chaque mois de septembre de l’escapade de mes six ans, de ma flânerie entre les Gilles avec leurs clochettes en ceintures, leurs chapeaux en plumes d’autruches et leurs danses de Saint-Guy. Ils ne chassaient pas l’hiver mais annonçaient un bel automne. J’avais déambulé entre des grosses têtes, regardé des danses des contrées éloignées, écouté des chants étranges venus de pays inconnus. Je me souviens d’avoir gâché ce jour de carnaval à ma mère, cette ouvrière besogneuse. Je déteste désormais les fêtes foraines et leurs illusions mirifiques. Je les ai remisées à la Saint- Glinglin. Je sais désormais la brièveté de la fête des Vendanges, réduite à quelques jours, après la fête à Neuneu et la fête de la Courneuve. Je me souviens encore de la sueur sur mon front, de la moiteur de mes mains, de mon corps secoué par des spasmes. Je n’ai jamais oublié ni les pleurs, ni les yeux de ma mère, ni ma peur d’être perdu, d’être égaré. Je me souviens de ne pas pouvoir sécher mes larmes dans cette immense gaieté populaire.
Cette fête ne ressemble plus à ce déferlement de liesse de naguère. Et, je vagabonde dans ce souvenir d’enfant perdu et éperdu par ces petits bonheurs de rien.
===
Photos (C) Archives municipales de Bagneux
Laisser un commentaire