« Tenir envers et contre tout » suivi de « Vite fait, bien fait ? »

« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon

Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.

À suivre le récit d’Amina.

Tenir envers et contre tout 

Elle tenait fermement la barre dans le métro, comme pour s’y arrimer. Les jointures de ses mains usées ressortaient, la peau était si sèche qu’elle semblait fendue par endroits.  Ses bras nus, à la fois maigres et musclés, laissaient entrevoir de légères traces qui se superposaient. Des scarifications, de toute évidence. Les yeux, d’un bleu délavé, étaient obstinément fixés au sol. Une légère plissure amère des lèvres, des joues creuses et une cicatrice discrète au-dessus de l’œil gauche retenaient le regard de certains passagers l’espace de quelques secondes. Une curiosité saine ou indécente ? Les deux, peut-être. Toute habillée de noir, elle se tenait droite comme un i. Ses cheveux blancs, coupés court, contrastaient avec sa tenue et s’accordaient avec le teint blafard de sa peau.

Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante :  Un bureau, une demi-heure, deux personnes qui ne se connaissent pas. Le  recruteur n’a reçu aucun document ni CV, ni lettre ni recommandation. Il devra se décider sur ce qu’il aura vu. Il embauche, ou non.

Vite fait, bien fait ? 

– Bonjour.

– Bonjour, Madame. Vous venez pour la visite médicale d’aptitude ?

– Oui, c’est bien ça.

– Déshabillez-vous, je vous prie. Ne gardez que vos sous-vêtements. Je vais vous examiner dans cinq minutes dans la salle d’à côté.

Elle ne pèse pas bien lourd, la petite dame ! On dirait qu’elle n’a pas mangé depuis un moment. Et les marques qu’elle a sur les bras ne présagent rien de bon. Il faut que je les observe de plus près. 

– Madame ? Vous êtes prête ? …

– Mettez-vous là, en pleine lumière. Tendez vos bras.

Les scarifications ont l’air anciennes. Même chose pour la cicatrice au-dessus de l’œil : sans doute un passé torturé. Bonne posture, pas de tremblements. Un regard assuré, mais trop orienté vers le sol. Pas de traces de violence manifeste sur le reste du corps. Un tatouage assez remarquable sur l’épaule … un véritable chef d’œuvre ! Mais rien de bien méchant, en somme.

– Est-ce que vous pouvez me sourire, s’il-vous-plaît ? Merci !

Un sourire timide, un brin mélancolique, mais qui ne manque pas de charme. Ses bras musclés témoignent d’un caractère énergique. Elle a l’air de savoir ce qu’elle veut.

– C’est bon, Madame. Vous pouvez vous rhabiller. 

– Alors, suite à cet examen, je vous déclare apte à exercer la fonction de professeure des écoles. Cependant, je vous recommande de porter systématiquement des manches longues pour couper court à tout commentaire.

===

Illustration :

Sculpture « Le Grain », Germaine Richier (1955)

Bronze à patine, 144 x 30 

Photo @annyelleparis 

Musée Picasso, Antibes, 2018

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑