« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon
Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.
À suivre le récit de Nathalie.
L’homme des cavernes
Un, deux, trois, quatre, cinq, les ongles n’apparaissent plus tellement, ils ont été rongés. De ses doigts ouverts, on peut apercevoir deux callosités, grosses comme une pièce de cinq francs. Sa peau tannée par le soleil laisse entrevoir des veines bleuâtres. Ses cheveux poivre et sel retombent sur ses épaules sculptées par le vent.
Son lobe d’oreille plus grand que la moyenne tressaute à chaque déhanché. Son sourire édenté laisse échapper une écume de bave.
Ses genoux jouent des castagnettes à chaque pas qu’il fait ce qui amplifie son rire caverneux. Son menton est glabre.
S’est-il rasé ce matin ? Il ne peut pas l’affirmer car un trou de la taille d’un doigt marque son front.
Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante : « Quatre heures du matin, une salle sans fenêtre, une affaire qui ne tient à presque rien. Dans une salle sans fenêtre, quelqu’un attend depuis assez longtemps. Le policier doit se décider avant la fin de son service, et il n’a rien d’autre pour cela que ce corps assis face à lui ».
Le policier le scrute. Il tient, entre son majeur et son index jauni, une cigarette. Sa gabardine beige commence à vieillir. Des taches de gras s’y sont incrustées. Le suspect est mort mais j’ai demandé aux deux lieutenants de l’installer sur une chaise. Sa tête est rejetée vers l’arrière. Je veux comprendre le crime qu’il a commis. Mon chien le renifle.
Je trouve des boulettes de viande dure comme une balle. En fouillant dans ses poches, j’attrape une fronde. J’ai l’arme du crime. Je sais comment mon suspect est mort : après avoir lancé avec sa fronde les boulettes de viandes sur les écureuils du parc Richelieu, ceux-ci se sont révoltés. Un mort dans chaque camp. L’écureuil qui a lancé la noisette dans le front du suspect est lui aussi en garde à vue. J’en ai terminé avec ce corps.
Avec le chien, je quitte la pièce en tournant des talons. Je passe devant la glace. Mon teint est blafard. Travailler dans la police n’est pas de tout repos. On voit de drôles de choses.
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Photo ©Annyelleparis
« Couturissime », Exposition Thierry Mugler, Musée des Arts Décoratifs, Paris (2021)
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