« Sacré personnage ! » suivi de « Quelle coiffure ? »

« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon

Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.

À suivre le récit de Jean-François.

Sacré personnage !

Le corps droit, la tête alignée et le menton relevé, ce personnage aux grains de beauté multiples avançait les fesses rebondies et les bras musclés dans son débardeur. Les lèvres charnues cachaient une bouche édentée qui gâchait un visage rond aux iris noisette qui faisaient oublier une cicatrice d’environ deux centimètres sous l’œil gauche. Quand il sortit les mains de ses poches, je remarquai qu’il manquait des doigts aux mains et que la peau était comme brisée, en forme d’écailles. Le personnage perçut mon regard fixé sur lui. Il s’approcha pour me montrer la base de son cou où on apercevait une dépigmentation qui ne contrastait pas avec ses cheveux presque blancs en dépit de son jeune âge.

Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante : Il/Elle a dit ‘comme d’habitude’, alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans ce salon. Le coiffeur va passer 40 minutes les mains dans ses cheveux face-à-face dans le miroir. Il voit la nuque, la racine, la peau derrière les oreilles, la posture. Il fait ce qu’il croit deviner, ou il finit par avouer qu’il ne sait pas.

Quelle coiffure ?

C’est étrange comment poussent ces cheveux. Ils vont dans tous les sens, complètement erratiques. Et puis quelques pertes apparaissent, certes légères mais cette caractéristique semble récente ; cela m’interpelle. Comment puis-je prodiguer les meilleurs soins. « Comme d’habitude », elle me dit, mais je crois bien que je n’ai jamais vu quelqu’un avec une telle peau. Et ses mains, on dirait des pattes de crocodile. Elle a quand même une tête remarquable cette femme, mais pour être un peu franc je dirais un tout petit peu repoussante avec sa jolie bouche, hum ! De plus avec la décoloration des cheveux et la dépigmentation qui avancent, je ne peux couper trop court par endroit sans découvrir des tâches repoussantes.

Bon, prenons le temps de lui faire un bon massage du cuir chevelu, ça va la détendre. Ensuite, je lui mettrai le casque et diffuserai une musique propice à la détente. Elle sera à ce moment plus disponible pour accepter le résultat. Et si cela ne correspond pas à ses attentes, j’incriminerai les produits reçus de mon nouveau fournisseur.

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Illustration 

Jean Dubuffet, « Le Maître d’hôtel », 1974

Acrylique sur panneau stratifé, 203.4 x 86,4 cm 

Photo @annyelleparis 

Art Paris-Art Fair, Paris, 2022

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