Le Contrat

Deuxième temps d’écriture de l’atelier conçu et animé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, autour d’une phrase anodine mais quelquefois porteuse de réels enjeux : « Vous avez fait votre choix ? ». 

Pour Dominique, il s’agissait d’imaginer un récit à partir de « Accepter ou refuser ».

Bonne lecture ! 

Le Contrat

Cela devait finir par arriver. Pierre y pensait déjà depuis plusieurs décennies à vrai dire. Dans ses rêveries, il lui arrivait de se représenter sa mort. Ou plutôt ses obsèques. Une question le taraudait : y aurait-il foule ou serait-il mis en terre seul comme un chien sans même sa veuve éplorée au bord du trou ? Tantôt il s’imaginait des obsèques solennelles, une affluence de silhouettes sombres et tristes suivant le corbillard dans les allées du cimetière, le regrettant amèrement. Tantôt il s’imaginait un enterrement banal, sans famille ni ami pour l’accompagner jusqu’à son dernier domicile. Cette option n’était pas sa préférée.

Mais Pierre était encore en pleine forme. Et si ces divagations lui étaient revenues en tête, c’est parce que sa banque lui avait proposé de souscrire conjointement un contrat prévoyance obsèques et un contrat assistance ehpad, le ramenant brusquement à sa propre finitude. L’épais contrat sous les yeux, il en avait cessé la lecture dès la deuxième page. Il n’avait aucune envie de se concentrer sur la suite de paragraphes qui finissaient par former une bouillie absconse.

Presque octogénaire, Pierre profitait des derniers feux de l’amour avec sa compagne, Jeanne. On peut dire qu’elle l’avait choyé sa petite Jeanne. En son for intérieur, Pierre le reconnaissait aisément : elle l’avait soutenu sans faillir lors de son cancer, lors de ses opérations du genou, lors de son accident cardiaque. Jeanne était toujours là : elle assurait le logement, la nourriture, les soins, la blanchisserie… C’était comme si Jeanne s’épanouissait à se mettre à son service, comme si c’était sa raison de vivre. Ma foi, ce n’était pas désagréable et même assez valorisant pour l’ego de Pierre. Il en profitait bien.

Aujourd’hui nonagénaire, Pierre contemple d’un regard vide le coin de ciel bleu par la fenêtre de sa chambre d’hôpital. Il s’ennuie ferme. Oh certes, il est près de chez sa fille, mais à des dizaines de kilomètres de Jeanne. À son tour pourtant, il avait pris soin d’elle quand Jeanne avait commencé à oublier les casseroles sur le feu, quand elle ne s’était plus souvenue ni de la date, ni de la saison, ni de l’année, quand elle n’avait plus su s’occuper d’elle-même. Mais il était si fatigué. Pierre avait baissé les bras, cédé aux injonctions de sa fille, c’était plus simple.

Peut-être aurait-il dû anticiper, organiser leurs dernières années de vie ensemble dans une maison de retraite. Mais il avait laissé les autres décider à sa place, c’était décidément plus simple. Jeanne était loin de lui, perdue. Au fond, il l’avait laissée tomber comme une vieille chaussette. Il y aura au moins sa fille à son enterrement.

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