Le regret nous rend-il meilleurs, ou nous empêche-t-il d’avancer ? Est-il une preuve de sagesse, ou une souffrance inutile, puisqu’on ne peut plus rien changer au passé ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture.
À suivre les récits de Carmen.
Entrer
– Bonsoir, Jérôme. Je suppose que je suis la dernière personne à laquelle tu t’attendais. Je peux le voir à ton regard surpris. Maintenant que je suis devant toi, la question qui se pose est la suivante, vas-tu laisser tes regrets les plus profonds ou bien me demander de partir pour toujours?
Sur le seuil de son pavillon de banlieue, Jérôme, plus muet que silencieux, contemple ébahi, l’homme qui se tient devant lui et qui le fixe fermement. Il a la petite cinquantaine, le cheveu rare, le visage rond et bouffi, le menton fuyant, une petite taille et une silhouette carrée. A l’évidence cet homme est le portrait craché de son défunt père, allant jusqu’à imiter sa voix nasillarde.
– Alors, j’attends. Quelle décision prends-tu? Je ne peux entrer chez toi que si tu m’y autorises car le regret ne s’impose pas, il s’accepte. La réponse est loin d’être facile, réfléchis soigneusement. Tu me rejettes et tu vivras sans avoir pu faire la paix avec ton passé, m’accueillir et enfin aller de l’avant.
Jérôme ne dit toujours rien oscillant entre rêve et réalité. A quel moment, un regret frappe aux portes des gens un soir d’hiver? Probablement un des trop nombreux effets secondaires de ses traitements de sa maladie neurologique. Son médecin a dû omettre cette partie de l’histoire, les possibles hallucinations.
– Jérôme, tu as toujours eu du mal avec la prise de position. Sache que je reviendrais pas une seconde fois, ensuite je disparais de ta vie. Tu pense que j’arrive au pires moments de vie mais non. Tu as la possibilité de mettre de l’ordre dans tes affaires. Le temps est compté alors saisis cette chance inespérée.
Face à cette apparition paternelle, Jérôme se remémore son passé conflictuel avec cet homme. Ils ne s’étaient jamais vraiment entendus tous les deux. Lorsqu’il mourut brutalement, il pris conscience qu’ils avaient vécu l’un à côté de l’autre, sans prendre la peine de se connaître, ni même s’aimer.
Jérôme plisse les yeux, esquisse un léger sourire, puis d’un subtil geste de la main, se fait accueillant.
Rentrer
Jérôme se réveille en sursaut, en sueur, le cœur battant, l’esprit confus. Assis sur le bord de son lit, il tente de refaire le cours de sa folle soirée.
Tout a démarré par une curieuse apparition sur le seuil de sa maison tandis que, rompu de fatigue par de lourds traitements, il s’apprêtait à aller se coucher.
Un peu dans les vapes, il fait entrer un homme ressemblant à son défunt père, puis tout s’enchaîne très vite. Retour vers son passé, l’enfance, l’adolescence, les relations conflictuelles avec le pater familial, tout en vérité.
Le jour se fait, un café est le bienvenu pour Jérôme. La confusion de son réveil dissipé, il se sent étonnamment léger et presque serein, sans pouvoir se l’expliquer. Au salon, il remarque un vieux guéridon comme celui qui se trouvait dans l’appartement de sa grand-mère. Il le pensait disparu dans le déménagement qui a suivi le décès de son aïeule. Il y a même le napperon crocheté ainsi que des cadres avec d’anciennes photos de famille. Jérôme a l’étrange sentiment de les remarquer pour la première fois, tout comme ce fauteuil voltaire dans lequel son père se posait pour regarder la télévision.
L’atmosphère légère de ce matin le met en joie porté par une sérénité qu’il n’a pas connue depuis longtemps, voire des années. Sa paix intérieure le pousse à mettre ses affaires en ordre. Il est désormais temps de laisser des instructions claires à ses proches. Soulagé, changé mais aussi inquiet, Jérôme se demande si tout cela n’est pas qu’une vaste illusion. Une illusion destinée à adoucir les affres de la maladie. Ce serait cruel, mais il préféra penser que le destin venait de lui faire un beau cadeau. Ce n’est pas donné à tout le monde ce qu’il a expérimenté, alors tout prendre sans regrets ni remords. La vie est toujours trop courte pour ce genre de considération.
Il prend la décision de ne pas s’en vouloir pour quoi que ce soit. Juste aller de l’avant. Se battre, vaincre ou mourir, peu lui importe. Jérôme partirait sans le plus petit regret.
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