Le regret nous rend-il meilleurs, ou nous empêche-t-il d’avancer ? Est-il une preuve de sagesse, ou une souffrance inutile, puisqu’on ne peut plus rien changer au passé ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite à l’écriture.
À suivre les récits de Francine.
Amitié perdue
Samedi matin, je suis prête à partir faire mes courses de Pâques. Sur le trottoir, devant la porte cochère de mon immeuble du quinzième arrondissement de Paris, attend une adolescente d’environ quinze – seize ans. Tout de suite, je la reconnais. Cheveux noirs, coupe courte, bouille ronde avec un sourire, forte corpulence, vêtue d’un pantalon vert pomme patte d’éléphant, d’un blouson en cuir marron avec des fleurs brodées et montée sur des chaussures à semelles compensées. Tout le déguisement des années mille neuf cent soixante-dix, mes années lycée. C’est une de mes amies de jeunesse, c’est Anne-Martine. Je l’ai perdue de vue depuis les années mille neuf cent quatre-vingt-dix.
En effet, lors de notre dernière conversation téléphonique, elle m’avait appris son intention de divorcer et de partir avec ses deux enfants vivre avec un autre homme. Comme à son habitude, son instabilité avait repris le dessus. Malgré mes conseils de bien réfléchir, elle était restée sur ses positions. Elle m’avait aussi fait savoir qu’elle voulait faire page blanche sur son passé et des personnes qui ne voulaient pas la comprendre, donc moi. Un peu vexée par ses paroles, j’avais raccroché et n’avais plus eu de nouvelles. Enfin presque, après plusieurs années de silence, elle avait envoyé une carte postale à mes parents avec ses coordonnées, en demandant de la contacter. Je ne l’ai jamais fait à l’époque. Pourquoi ? Peut-être avais-je encore de la rancœur.
Surtout, pourquoi aujourd’hui, son souvenir vient-il me hanter ? Une jeune fille lui ressemblant devant ma porte et les images assaillent mon esprit. Le tri de vieilles photos, fait avec mon fils la veille, n’est peut-être pas innocent. Que veut dire cette illusion ? Un regret profond de ma réaction à l’époque ? C’est vrai que j’ai souvent regretté notre amitié.
La cuisine rouge
Le réveil sonne, il est six heures trente. C’est l’heure de se lever pour Patricia. Elle s’étire, bâille et met pied à terre. De ses orteils, elle cherche ses pantoufles et, de sa main, sa robe de chambre posée sur le fauteuil de velours noir. Elle sort sans faire de bruit, laissant Victor dormir encore un peu.
Elle pousse la porte de la cuisine et pousse un cri de stupeur avec un pas de recul. Ce n’est pas sa cuisine ! Elle n’aurait jamais choisi cette couleur. Les portes des meubles sont rouge laqué, les rideaux vichy rouges, les chaises rouges ; que du rouge, trop de rouge. Elle a horreur du rouge. En plus, plan de travail en chêne et crédence en carrelage blanc parsemée de carreaux avec des légumes. Elle ne peut s’empêcher de trouver cette cuisine très moche. Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar.
Victor arrive, voit Patricia interloquée et lui demande ce qu’elle a ce matin. Elle ne peut s’empêcher de lui demander ce que ça veut dire. Pourquoi sa cuisine est rouge ? Surpris de sa réaction, il lui rappelle que, lors du choix des matériaux pour la cuisine, elle était partie en urgence chez ses parents, suite à l’opération du cœur de sa mère. Elle lui avait donné carte blanche pour les travaux de la cuisine. La veille, elle était rentrée trop tard et bien trop fatiguée. Elle n’avait pas eu le courage de venir dans la cuisine pour la voir enfin.
Debout dans ce rouge, en plein désarroi, elle n’a qu’une question en tête. Est-ce que Victor a fait d’autres choix dans la maison sans lui demander son avis ?
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