« Bagneux s’écrit », une balade à suivre

Journées européennes du Patrimoine 2020. 

Samedi après-midi, une vingtaine de personnes – venues de Bagneux et de ses alentours – nous ont rejoints sur le parvis du Théâtre Victor-Hugo pour un parcours de deux heures. Après une courte introduction de bienvenue, Virginie invite les deux comédiens, William Malatrat et Olivier Louise, à théâtraliser les récits des écrivants de l’association. D’un coup d’un seul, tous deux scandent, dans un dialogue bien rythmé, les mots de Noëlle Arakélian au sujet du Labyrinthe de France de Ranchin : « On a tous une mère. On a tous un père. (…) On a tous nos labyrinthes. Écrits par qui ? Écrits pourquoi ? Que tu le veuilles ou pas, tu tombes dedans. » Le ton est donné ! Le public conquis ! 

Quelques pas plus loin, l’association des Potagers du Théâtre nous accueille pour mieux faire vivre le récit imaginé par Zina Illoul : « Il est un jardin au pied de ma cité. Un petit jardin calme et bien tenu, avec un petit potager. Une mare, de grands arbres, des plantes… Et beaucoup de fleurs ! … Dans ce jardin, il est des odeurs parfumées d’anis, de lilas et de rose. L’air y est presque pur. Il ventile ma raison et trie mes réflexions. (…) Une oasis dans le désert. Une jambe artificielle pour un estropié. »

Le prochain point-parole se situe au pied des palissades du chantier du métro. Future station Lucie Aubrac. Le contraste est fulgurant. William et Olivier magnifient les mots de Laurent Delhaye qui a donné la parole à « Calcaire », une pierre qui se souvient : « J’étais serré, compact et froid (…). Magnésium et calcium voulaient être de la partie et s’étaient mis d’accord avec carbone. (…) Je cohabitais en bon voisinage avec mon compagnon, l’argile. (…) Aujourd’hui, j’embrasse d’autres blocs de pierre. Je suis scellé, au coude à coude avec mes voisins.» Frissons pour tous, malgré la chaleur de l’après-midi !

Quelques minutes plus tard… Un brin de magie opère quand Laurent Chaouat, peintre-graveur, ouvre la porte de son atelier pour nous parler de son approche artistique et nous accompagner dans la découverte de quelques-unes de ses œuvres, dont celles qui, il y a deux ans, lors d’une exposition à la Maison des Arts, avaient inspiré Danielle Mercier : 

« Symphonie inachevée

Comme une déchirure

J’avance

Pas à pas. »

« Ne pas s’enfuir devant l’épouvante blanche.

 Rester à la surface. » 

et Cécilia Capus : « Du haut de sa mezzanine, l’artiste regarde sa toile posée quatre mètres plus bas. (…) Un sourire se dessine sur son visage. Il s’agrandit même. Il ne touchera plus à sa toile. Elle lui parle. »

La prochaine rencontre est végétale. Un cerisier que beaucoup n’avait jamais remarqué, alors même qu’il est à l’arrêt des bus 162 et 388 ! Carole Tigoki a imaginé sa vie. « J’ai oublié mon année de naissance. Mes premiers souvenirs remontent à la construction de la cité Jean Longuet, dans les années 1970. A l’époque, j’étais entouré de mes parents – deux grands arbres massifs, de mes frères et sœurs, et d’autres membres de ma famille. Au fur et à mesure de la construction du parc immobilier, ma famille a été abattue et a laissé place à un parking. (…) Et puisqu’il fallait laisser tout de même une espèce végétale, c’est moi, un bébé-arbuste cerisier, qui a été choisi ! (…). Même si je sais qu’un jour ce sera mon tour, je rêve encore à une autre vie, loin de toute cette jungle urbaine. »

Arrivé devant le Service des Archives et du Patrimoine – que nous remercions vivement pour son soutien à la réalisation de notre projet, le groupe ne peut retenir ses rires en écoutant les comédiens égrener les articles d’un arrêté municipal sur la circulation des chiens en date du 20 juillet 1898, signé Cécilia Capus :  « Article 1. Il est expressément défendu de laisser circuler les chiens pouilleux et malade sur la voie publique. (…) Article 2. En période de reproduction, les femelles porteront un panty et les mâles un noeud papillon. (…). 

La lecture du texte de Annie Lamiral surprend car il parle d’une réalité balnéolaise de 1898 ! C’est une lettre à Eugénie, la cousine d’Edouard Joseph Pluchet, décédé des suites d’un accident du travail. « Depuis l’ordonnance concernant le hannetonnage en date du 5 avril 1898, il capturait, à la belle saison, hannetons et vers blancs dans votre jardin, comme vous l’en aviez prié. Pour chaque kilogramme d’insectes livrés au Secrétariat de la Mairie, il recevait, comme tout un chacun, une prime de quarante centimes. (…) C’était un revenu inespéré pour lui qui jouissait d’un traitement annuel de 1.200 francs. (…) »

Le circuit se poursuit dans le parc Richelieu, avec quelques nouveaux promeneurs et promeneuses qui épaississent encore les rangs du groupe. Tous sont fascinés par l’histoire d’un des plus vieux habitants de Bagneux, et dont la mort a peiné ceux qui le croisaient régulièrement au cœur du parc Richelieu. Ce majestueux cèdre du Liban, enraciné depuis plus de 150 ans, a été transformé en œuvre d’art par le sculpteur Fabrice Brunet. Dans un monologue puissant, Olivier raconte les mots posés par Virginie Louise sur cette performance artistique :  « L’homme-samouraï m’observe, me touche, me détaille, me dessine, me palpe… Puis il ceint mon tronc de ses bras et colle son buste tout contre, comme pour supprimer toute distance entre nos deux entités. Un courant ambigu passe alors entre nous ; il se prépare à me sculpter et pourtant, sa bienveillance m’invite à l’accueillir au plus profond de mon tronc désormais creux. Mon destin est désormais entre les mains et la tronçonneuse de cet homme inclassable… Ma chute ne sera pas une fin mais une métamorphose. »

Le cèdre sculpté faisant face à la Maison de la Musique et de la Danse, une rencontre à dimension artistique se profile tout naturellement. William enchaîne sur un texte de Christine Garnier. Il envoûte l’auditoire. Son corps ondule, ses gestes sont précis, son phrasé recherché. « L’étui est recouvert de poussière. Lucie le saisit délicatement et le dépose sur la table avec lenteur et appréhension. Elle déverrouille les fermetures et soulève le couvercle. A l’intérieur, l’objet sculpté dans un bois précieux apparaît. Quelques traces d’humidité ont terni le vernis, mais la couleur du bois ambré n’a pas bougé. Une grande émotion envahit Lucie au moment où elle s’empare de l’instrument pour l’ajuster à son épaule. Quelles seront les séquelles provoquées par un abandon si long ? Saura-t-elle à nouveau faire jouer les notes ? » William réussit à nous faire voir l’instrument, à l’entendre, à l’écouter. Le groupe vibre. « Elle saisit l’archet, le fait glisser sur les cordes. Le violon crie, grince et chacun doit à nouveau faire connaissance : les appuis, la position idéale, la respiration… » 

Rue de l’Ancienne mairie, retour en 2015… William et Olivier redonnent vie à Joanna dont Annie Lamiral a méticuleusement tracé un portrait, cette fleuriste qui faisait littéralement partie de nos vies, qui fleurissait nos joies et nos peines. L’émotion était palpable à la lecture du texte, à seulement quelques pas de son magasin. « Joanna devait approcher la cinquantaine. Une belle plante, si je peux me permettre ! Avec des bras musclés par le poids des sacs de terreau et meurtris par les épines de roses. Avec des mains râpeuses et ravagées par l’usage du raphia et du couteau pour faire faire des boucles aux rubans dorés. Avec des ongles courts, terreux et verdis par la taille des végétaux décoratifs. (…) Cette femme débordait d’énergie, incarnait la joie de vivre et savait remonter le moral des plus malheureux qui venaient lui chercher une couronne ou une gerbe mortuaire. (…) Et, puis, elle chantait tout en confectionnant ses bouquets. (…) Tu me manques, Joanna.

Arrivée au point final de la balade. La Place Dampierre résonne des textes de Christine Garnier, puis de Christine Sonrier. Notre duo de comédiens donne vie au personnage de Claire qui a rendez-vous avec une amie, au café de la place Dampierre. « L’ esprit ailleurs, je traverse la rue et trébuche sur une armature de métal au beau milieu de la chaussée. Je perds l’équilibre et m’étale de tout mon long. Mon amie m’a vue approcher ; elle accourt pour m’aider à me relever. Plus de peur que de mal ! Je suis un peu en colère, tout de même, et prête à en découdre avec les agents de la voirie. A la découverte de l’obstacle qui a eu raison de mon équilibre, Claire sourit et m’explique : tu as heurté un rail du tramway d’autrefois, construit par la Compagnie des Tramways de l’Ouest parisien en 1911. Il reliait Paris et Châtenay-Malabry, en passant par Montrouge et Bagneux, mais il a été démantelé en 1937. Tu vois, souvent l’Histoire affleure… Elle n’est jamais très loin ! ».

Pour clore la balade et remercier les invités qui ont partagé notre voyage, nous leur offrons la « Liste du Voyageur » de Christine Sonrier. Elle conseille de « choisir une destination appropriée à ton désir du moment, mais aussi à ta recherche spirituelle(…). Ecoute simplement ton âme et fuis tous les sites de voyage qu’on te propose sur le net. (…). N’écoute pas tes collègues et amis qui achètent un billet d’avion comme ils achètent une baguette de pain. Ne « fais » rien de tout cela. Poursuis ton désir de rencontre. Ton voyage est celui du présent et du quotidien. Ouvre grand ta porte et tes yeux. Essaie d’observer précisément ton chemin. Concentre-toi sur le poids de ton corps, sur ton ancrage au sol. Respire profondément et n’aie pas peur. Tu vas rencontrer l’Autre. Tu avances vers lui. Lâche prise et ne pense qu’à l’instant présent. Le voyage que tu effectues t’emmène plus loin que tu ne l’imagines. (…) Marche encore, ne t’arrête pas. Traverse la ruelle, le quartier, la ville, sans lassitude. A l’affût. Ce voyage n’a pas de prix. Ce voyage n’a pas de fin. »

Notre balade littéraire s’arrête sur ces mots. Les spectateurs sont heureux d’avoir découvert certains lieux, d’avoir apprécié, regardé, ressenti différemment le patrimoine culturel, artistique, historique, mais aussi végétal, minéral ou humain, d’avoir été happé aussi bien par la prestation originale des comédiens que par les textes des écrivants. Quant à William et Olivier, ils repartent, ravis de la qualité d’écoute des « voyageurs » et très touchés par leurs applaudissements, tout le long de la balade. C’était la première fois qu’A Mots croisés en proposait une ! On peut déjà vous dire que ce ne sera pas la dernière !

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