« In memoriam JEANNE »

Et si un cimetière devenait un lieu d’inspiration littéraire ? Ecrire depuis un cimetière pour ne pas oublier ? C’était le fil conducteur d’un atelier d’écriture hors les murs où Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les participants à explorer la mémoire — individuelle et collective — au cœur même du Cimetière communal de Bagneux.

La visite guidée avec la Conservatrice du lieu, Valérie Brégaud Belkassem, a permis aux écrivants d’À Mots croisés de découvrir l’histoire tragique de Jeanne Moyaux, une enfant de Bagneux, victime d’un infanticide à l’âge de quatre ans et décédée le 3 février 1877. Ce sont ses éclairages sensibles ainsi que la puissance des documents (lire post # 1) qui ont nourri l’écriture de récits fictifs, ancrés dans le réel.

En choisissant de mettre le focus sur Jeanne, l’objectif était simple et profond à la fois : lutter contre l’oubli. Personne ne doit oublier Jeanne ! Personne ne doit oublier les infanticides. C’est un fait social, pas un fait divers. 

À suivre le récit de Philippe.

In memoriam JEANNE

Je ne sais plus quand ça a commencé la haine ça a dû venir doucement comme le froid

on ne sent rien… et puis ça mord… au début tout allait bien JEANNE un ange après les deux petiots morts … 

Paris le travail c’était toi toujours toi tes mains tes sourires tes façons avec les clients j’aimais pas je suis devenu commis aux écritures chez Crespin enfin… ton père il voulait mieux pour sa fille j’ai volé un peu tu es partie chez ton vieux fini l’amour chez un autre bon débarras pars en Amérique crève là-bas ne reviens pas je te hais

Jeanne Jeanne est là ma Jeanne à moi totalement je l’aimais tout entière. comme si elle était tout ce qui restait debout en moi

que personne n’y touche tu as voulu la reprendre

Salope salope je ne laisserai pas faire je l’ai reprise, arrachée, emportée

Sens. Montmartre Montrouge. Bercy. Bagneux. Mons. Paris fuir, ils allaient me la reprendre, toi et l’autre

Jeanne dort 

je la regarde dormir rue des Francs-Bourgeois chez la femme Bergot dernière étape j’aurais dû aller plus loin mais plutôt la voir morte que dans tes mains 

2 février… je bois je joue au billard les boules claquent blanches rouges

elles roulent s’entrechoquent ça fait du bruit dans ma tête 23 heures on m’amène Jeanne. endormie si belle. elle ne sait pas. elle ne sait rien 23 h 45 fin de partie je la prends. dehors le froid mord 

Papa froid papa peur la serre plus fort. encore et encore marche vite deux quatre ou cent heures je ne sais plus

elle ne pèse plus plus rien 

plus un enfant 

un paquet 

Bagneux le puits je ferme les yeux je jette reste assis ratatiné rabougrit

sale silence 

des cris faibles viennent du trou Papa mal me penche. vois rien. ça monte, mal Papa mal ça me traverse, pense au Christ. à son père. qui l’abandonne je reste là oreilles bouchées que ça s’arrête ça ne s’arrête pas l’aube des formes des gens des silhouettes sur la route elle vit encore je pars après marcher seulement marcher.

alors

j’achète un revolver. je tire sur ton père. sur toi. sur tout il faut en finir arrestation procès

perpétuité bagne.matricule 9640… mitard évasions double chaîne mitard 

Jeanne est là

toujours toujours avec moi la nuit je lui parle encore encore le paludisme la fièvre vais mourir demain tu es toujours vivante 

SALOPE je vais crever avant toi …

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Notes de l’auteur

Marie Jeanne Moyaux, née le 9 janvier 1873 à Paris, décédée le 3 février 1877. Elle a vécu 4 ans et 25 jours.

Victor Moyaux né le 14 mars 1847 à Nihenne (Indre). Mort le 9 octobre 1908. 31 années de bagne.

Sophie-Adrienne Minard épouse Moyaux, née le 15 décembre 1847 à Arcueil, décédée en 1935 à Vanves.

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Photo © Archives de la Préfecture de Police de Paris

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