« Un départ ou l’aller simple »

C’est Carmen qui se risque à un exercice difficile : vous faire entrer dans l’univers … carcéral ! Le sujet est traité avec force. Son récit est à la fois poignant et convaincant. Qu’en pensez-vous ?

« Un départ ou l’aller simple »

D’ordinaire plus bruyante, la section F était curieusement calme. Il régnait de ces calmes qui n’augurent jamais rien de bon. Une tempête se cachait comme tapie en embuscade, toute prête à se déchaîner à l’instant d’après. Dès le lever, s’enchainaient les cliquetis des lourdes portes de métal, recouvrant à peine les longs gémissements de ceux qui avaient passé une mauvaise nuit. Et beaucoup passaient une mauvaise nuit. En vérité, en prison il n’y a que des mauvaises nuits. Les rêves de liberté des détenus se heurtaient aux murs gris, se retrouvaient renvoyés à leurs auteurs et se muaient en d’horribles cauchemars quotidien. Pourtant cette nuit ne ressemblait pas tout à fait aux précédentes. Se plaindre de son sort eût été une véritable insulte au regard des évènements qui se profilaient.

Peu osaient parler voire même émettre le plus petit son et chaque fois que ce calme s’abattait dans ces couloirs ternes s’imposait un silence si épais qu’on aurait pu le soulever. Seule l’odeur de la peur flottait dans l’air. Légère, omniprésente et pestilentielle. Ça pue la peur, elle sent comme la mort dont elle s’allie bien souvent. Devant la cellule 305, détenus et gardiens baissaient les yeux. Il leur aurait fallu une sacrée dose de courage pour jeter un regard dans sa direction. Et à chacun sa manière, pour conjurer le mauvais œil, se signaient et d’autres crachaient au sol tout en tournant la tête.

L’écho des clefs, quant à elles, résonnaient jusqu’au fin fond du long et étroit corridor. Musique macabre pour une marche funèbre. Parfois, un détenu osait s’adresser à l’homme sur le départ en des termes railleurs à son encontre. S’en suivait alors un tonitruant TA GUEULE GROS CON faisant taire impérieusement l’irrespectueux. Il est des injures à ne jamais proférer dans ces moments-là, dans ce microcosme à part du reste du monde.

Les arrivées, tous en avaient l’habitude. Les départs, tous les redoutaient.

Néanmoins, l’atmosphère était chargée d’électricité et finissait par échauffer les esprits. L’attente, cette attente douloureuse, personne ne savait quand elle prendrait fin. En général il y avait un repas. Quelque chose de bien choisi et de bien servi. C’est pourtant idiot, pensait-on. A quoi bon bien manger au moment de partir ?

Alors, pour tromper le temps qui n’en finissait plus, fusaient deci delà, des paroles de colère, LES AVOCATS TOUS POURRIS, SALAUDS DE JURÉS, PUTAIN DE FLICS, A MORTS LES BOURGES.

C’était la terreur qui parlait à leur place, leur faisant proférer des mots haineux.

Toutes brutes, tout assassins, tout criminels qu’ils avaient été, face à l’inéluctable départ, ils perdaient leurs espoirs. Et des sanglots pouvaient surgir dans leurs âmes étreintes par des émotions oubliées, faisant resurgir, à la faveur de l’imminente exécution capitale, une humanité piétinée.

Ces êtres, qualifiés par la justice et ses institutions de bêtes immondes, de rebuts, n’en n’étaient pas moins des hommes pleurant à l’idée de partir, eux aussi, un jour prochain.

Puis, tout s’accélère dans un fracas de grilles que l’on ouvre précipitamment. Une cohorte de gardiens, d’officiels et de représentants du condamné investissent la section des détenus en sursis. Ça y est, cette fois c’est la bonne. Rien ne pourra forcer le rouleau compresseur de la justice à faire marche arrière. Vox populi. La sentence se devait d’être appliquée. Il allait être extrait de sa cellule, celui qui arpenterait ces lieux pour la dernière fois. Il partirait et ne reviendrait pas.

Aujourd’hui, c’est lui.

Demain, ce sera eux.

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