« C’est Boris qui joue »

Aujourd’hui, c’est Laurent qui va vous transporter Cité Véron pour vous y faire vivre une belle journée d’octobre avec Boris Vian ! Nous vous souhaitons bonne lecture de son récit plein de poésie !

« C’est Boris qui joue »

De l’intérieur, il ne voit rien. Les rideaux sont tirés. Ses jambes gigotent. Il n’y peut rien, c’est le vinyle de Duke Ellington qui tourne sur la platine. Il se réveille à peine. Ses paupières se sont alourdies, et les bruits de la rue se sont tus. Son cœur agité s’est laissé aller et il ne l’a pas retenu… Un interlude inattendu ; il en sourit de plaisir. Quelle sieste ! Il n’y avait que ce disque pour redémarrer la journée. Le moment est si doux. Les murs silencieux n’attendaient plus que ces notes. Du jazz, à vrai dire, leurs pans s’y attendaient, Boris en écoute toujours. Sur l’un d’entre eux est accroché sa photo, le regard fuyant, il porte son costume de coton gris, son instrument en main, prêt à dégainer… Maintenant, il s’assoit. Il se promet de tout raconter : sa conscience liquéfiée, son immobilité prolongée. Comment peut-on, à ce point, se soustraire de ses obligations ? Il ne voulait pas revenir, et il en explique la raison. Il s’accoude à son bureau, frappé par les rayons obliques de la lumière d’octobre. Une fenêtre est entrebâillée. Il choisit une plume, celle des songes, et la plonge dans l’encre noire d’une silhouette ; celle d’un volatile sur la terrasse, masquant le soleil. Les lettres d’abord vagabondent, puis les mots lui reviennent. La plume bave de temps en temps sur une interligne ; une note de trompette sur sa partition ; celle du réveil.

Il pousse la porte, et ses narines sentent l’air de la cité fleurie, la cité Véron. C’est une après-midi ensoleillée. Il a mis son chapeau ; celui qui s’accorde avec son costume gris. Il se réchauffe, il en frissonne. Il a ses tympans qui palpitent ; Duke Ellington improvise.

C’est un merle sur la terrasse ; il se pose çà et là. Lui s’est approché, et lui a dit que sa lassitude avait cessé. L’oiseau a un bec jaune, dans l’ombre, Boris ne l’a pas vu. L’oiseau vexé s’est envolé, le laissant parmi ses débris : son gros chat qui n’existe pas, ses pots de fleurs et sa grande table pour accueillir. Ici, les murs sont en ciment, une guirlande d’ampoules est suspendue aux rires des copains. Elle s’allume les soirs de fête. Il fredonne, il se penche au balcon. Un chat, bien vivant celui-là, bondit sur un muret, quelques feuilles sont déjà tombées, ses coussins sont humides, il pourrait glisser ; il disparaît sous une haie verte ombragée. Non loin, une jeune fille joue de la corde à sauter. Sa robe beige, à pois marron virevolte. Ses souliers vernis emmêlés font craquer des brindilles endormies. Crac cric crac ! Les verres tintent sous les feuillages d’automne. Cling cling cling ! Une vitre fait un appel lumineux, des ouvriers sifflotent, des coups martèlent un de ces murs meurtri par les balles et qui n’a plus lieu d’être. Bong bong bong ! Ils donnent la cadence. Un pigeon a choisi l’antenne d’à côté, celle qui ne capte plus rien, depuis ces années où les musiciens avaient des armes…

En bas, des mésanges, d’habitude si dissipées, se sont rangés en silence sur les branches d’un peuplier plus déplumé que les autres. Il soutient un vélo rouillé. Il couine quand il roule, alors les passants le respectent. Ils le laissent tranquille. Des coups de klaxon impatients s’échappent des moteurs bien portant, eux, et qui défilent. Des pouet pouet s’envolent dans le ciel voilé qui bourdonne. Les abeilles sont réveillées. Une ruche plus en hauteur, s’est faite oublier. Bzz Bzz ! La grosse reine velue est fatiguée. Boris le sait, ses bougies de cire sont dans sa chambre à coucher. Il n’y aura pas de lendemain, s’ il continue…

« Maintenant, c’est à toi de souffler, s’est-il dit ». Il y croit, il saisit son instrument, puis il descend. Il est devant le bistrot. A quelques pas de chez lui, c’est toujours l’heure de l’apéritif, les gens rient et les regards pétillent. Voilà le musicien ! Il reconnaît la voisine, elle porte son corset en laine vert pomme, sa jupe plissée est orange quelque chose, et elle s’est mise à claquer les talons sur le pavé. Tap tap tap ! Elle a mis ses bottines rouges. Celles qu’elle met pour danser au Moulin d’à côté, celui qui a la même couleur. Hors de question d’esquiver… Les voiles aux fenêtres se sont écartés ; la fête va commencer. Devinez, le souffle du poète se met à glisser. Dans l’allée pavée, les oiseaux se taisent. Les notes cuivrées résonnent, puis roulent sur le macadam du boulevard de Clichy qui bouillonne. Devinez, les moteurs tournent au ralenti. Les plats fumants ne sont pas très loin des souris qui dansent. Les couples claquent des doigts et se balancent. C’est Boris qui joue. Les poings roulent et tambourinent les tables, la vaisselle se cogne, une porte claque. Bang bang bling clac ! La serveuse rit à contre-temps dans le contre-jour et tape des mains. Clap clap clap ! Le trompettiste reprend de plus belle… Les passants s’arrêtent sous les parasols. Ici les rayons percent, la jeune fille chantonne des paroles qui n’existent pas. Son micro, c’est la poignée de sa corde à sauter ; c’est Boris qui joue ; c’est son air qui égaye les cœurs.

Voilà, la représentation est terminée. Les mésanges s’en sont allées. L’écrivain a rangé sa trompette. Le disque craque, la plume griffonne, et les souris dansent toujours. Plus tard, elles écouteront Boris respirer, les paupières moins lourdes, il leur écrira des chansons.

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