« La cage aux oiseaux »

Si vous nous suivez, vous noterez que Carmen poursuit son chemin d’écriture dans l’univers carcéral. Le geste qu’elle a retenu est rempli de symboles. Nous vous souhaitons bonne lecture de ce texte, plein de poésie.

« La cage aux oiseaux »

La nuit vient de s’abattre sur la maison centrale. C’est le moment qu’il attend car pour rien au monde il ne veut prendre le risque d’être surpris. La nuit comme une couverture de protection contre les mauvais regards.

Une pénombre s’est installée doucement, elle a pris la place d’un astre solaire qui ne brille plus pour l’homme enfermé. Le temps est le cadet de ses soucis. Les jours sont tous les mêmes ici. Du premier janvier au trente et un décembre, rien ne change. Les années se suivent et se ressemblent. Toutes identiques les unes aux autres. Un temps long et immuable entre des murs gris, froids, chauds, horribles. Depuis le premier matin où il est entré, pour purger sa peine, l’horloge de sa vie s’est arrêtée. Désormais, son âge se résume à la somme des heures écoulée à l’intérieur. Ses anniversaires ? La date fatidique de son arrivée. C’était quand ? Il ne sait plus. Il a cessé de compter pour rien.

Le soir, c’est autre chose. Il se lève doucement de sa couchette pour éviter de la faire grincer. Par chance ou parce qu’il est le plus ancien, il occupe celle du bas. Il est donc à l’abri des coups d’œil d’un détenu trop curieux. De ses larges mains, calleuses et rugueuses, il sort du dessous de son oreiller taché de sueur une belle feuille de papier à la blancheur de lune. Il a réussi à l’obtenir un peu plus tôt cet après-midi. Il tient entre ses phalanges quelque chose de plus précieux que tout l’or du monde. Elle lui a été donnée par la bénévole de la bibliothèque. Il l’aime bien car sans lui dire, elle lui tend ce qu’il espère plus que tout. Sans cette feuille, la nuit lui semble longue, incroyablement longue et vide de sens. A eux deux, tout un univers à inventer.

D’abord, il commence toujours par s’asseoir sur le bord de son lit d’infortune et écoute avec attention la respiration de son colocataire imposé. Il ronfle avec force. Tout va bien. Alors, la cellule juste baignée par l’éclairage de la cour et parfois sous la bienveillance des étoiles, il plie, déplie, replie son trésor de papier. De ses gros doigts que l’on pense incapables de douceur, il fait naître un petit oiseau de papier. Il ne lui a pas fallu longtemps, pour que ses mains coupables d’horreur donnent une existence à une feuille inerte. Il ne peut en détacher son regard, elle est toute sa vie maintenant. Durant des heures, il s’obstine à créer tantôt un moineau, tantôt un cygne ou bien une oie blanche, jusqu’à ce que ses paupières battent de l’aile. Il va s’envoler pour un sommeil de plomb. En silence, il baille largement. Il n’a envie de s’arrêter mais son corps n’en peut plus. Alors rompu de fatigue et vaincu par la nuit, il fait tomber sa tête pleine d’oiseaux blancs comme autant de minuscules anges gardiens le protégeant de ses démons intérieurs, toujours prêts à le tourmenter sans fin.

Au loin, un détenu crie ses angoisses nocturnes crevant un silence oppressant. Sûrement un nouveau venu. Il va s’y habituer ou pas !! Il le sait, il ne pourra plus se rendormir.

Il fut un temps où il pouvait s’écrouler n’importe où et n’importe quand. S’en est fini de tout cela. Ici, c’est un gouffre sans fond, un enfer de questionnement intérieur. Il se lève dans un soupir de désespoir et prend l’oiseau dans la main. Il le déplie ? Non pas cette fois. Terminé de défaire chaque matin le travail de chaque nuit. Il va jusqu’à la fenêtre aux barreaux d’acier. D’ailleurs c’est quoi déjà une fenêtre normale ? Il a oublié. Il ouvre et laisse filtrer un léger filet de vent. Doucement pour ne pas lui abîmer les ailes, il pose sa création et dans un souffle d’air, l’oiseau s’élève dans le ciel encore noir.

Si son corps est enfermé, son esprit, lui, vient de s’envoler.

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