« La revanche »

Aujourd’hui, c’est Danielle qui va vous raconter l’histoire d’un objet, indispensable pour la mise en beauté. Chut, on ne vous en dit pas plus !

Bonne lecture !

La revanche

Je me sens abandonnée, comme une méduse sur une plage de sable blanc.

Le blanc est ma couleur, celle du duvet de cygne. Je suis douce et légère… Et pourtant, je gis au fond de ma boîte ronde en carton, décorée de fines fleurs de violettes. Qu’ai-je fait pour mériter ce sort ?

J’ai toujours été fidèle au rituel de chaque matin. Lorsque Madame avait bu précieusement son thé anglais, et dégusté à petites bouchées gourmandes ses muffins sur lesquels elle posait délicatement sa confiture d’oranges, je savais que bientôt j’allais entrer en scène.

D’abord le bain parfumé d’huiles essentielles à la rose, puis le séchage dans une grande serviette chaude, et enfin le lait qui lui laisserait la peau douce, comme un bébé.

C’est alors que venait mon heure de gloire. De ses longs doigts aux ongles peints en rouge vif, elle me sortait enfin de la boîte où j’avais été enfermée depuis la veille. C’est long lorsque l’on attend dans l’obscurité.

Elle ébouriffait un peu mon duvet, avant de le plonger délicatement dans la boîte à poudre qu’elle choisissait avec soin selon la toilette qu’elle porterait. A quoi aurais-je droit aujourd’hui ? A la poudre parfumée à la rose ? A celle aux senteurs de violette ?

Son choix se porte sur celle parfumée à la rose. Délicatement, elle me plonge dans le poudrier en émail bleu. Les fines particules s’attachent à mes duvets. Elle me tapote dans sa main gauche, pour faire tomber le surplus.

Puis enfin, je viens à la rencontre de ses joues si douces. Elle applique consciencieusement le maquillage qui lui donnerait cet air précieux qu’elle affectionne. Et moi, je fonds d’aise en retrouvant ce visage qui m’est si familier.

Et puis, je suis heureuse de faire un signe à mes voisins de coiffeuse. Des flacons de parfums, des tubes de rouge à lèvres, du mascara, des poudriers, tout pour exalter la beauté de Madame. Je ne vois que rarement ma congénère, la houppette de sac, qu’elle garde dans un de ses réticules.

Ce n’est qu’à regret que je rejoins ma boîte en carton. Quelquefois, si Madame sortait le soir au théâtre, ou à l’opéra, j’avais le plaisir de rompre cet enfermement avant le lendemain matin.

Mais voilà, cela fait plus d’une semaine que je ne suis pas sortie de ma boîte ! Que se passe-t-il ? Aurais-je démérité ? Pourtant, toutes ces années j’ai été fidèle et ne l’ai jamais trahie !

Mais la trahison vient d’elle. Un matin, à une amie qui l’accompagne dans son boudoir pour sa séance de maquillage, elle confie : « Tu sais, j’ai abandonné ma houppette en duvet de cygne. C’était trop difficile à nettoyer. Je me sers maintenant d’une houppette en coton, que je peux jeter lorsqu’elle est trop chargée en poudre. »

Quel choc, me préférer à du coton ! Mais j’aurais ma revanche quelques jours plus tard. L’amie, à qui Madame avait confessé mon abandon, lui demande si elle ne voulait pas lui donner sa houppette en duvet de cygne. En effet, elle commence une collection de boîtes à maquillage, poudriers, flacons de parfum. Et c’est ainsi que de ville en ville, je serais admirée, passant de l’oubli à la postérité.

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