« Immortelle jeunesse »

Adélaïde a choisi de reprendre son personnage de Lucy, déjà présent dans ses récits, imaginés lors de précédents ateliers.  Bonne lecture ! 

Immortelle jeunesse

Rémi soupira. Les lettres devant ses yeux dansaient. Le m passait devant le i, le p devenait un q, le mot impôt perdait sa substance. Et puis, en dessous dans les cases, il fallait additionner les nombres, calculer, remplir les cases minuscules. Rémi releva la tête et contempla son jardin. Le rosier devait être taillé, et il pourrait peut-être en profiter pour planter son nouveau pommier. La terre n’était pas encore trop trempée sous les feuilles jaunes et rouge. Avec regret, il se concentra à nouveau sur sa feuille d’impôt.

– Papa, papa ! Hugo, il est réveillé. Et ça sent pas bon sa couche.

– Déjà !? Mais il ne dort que depuis une demi-heure. Tu n’es pas allé le réveiller j’espère ?

– Bah non, je sais bien qu’il doit dormir, il est tout bébé encore, répondit Lucy en posant le regard au sol.

– Hum …

Le regard suspicieux de Rémi s’accentua.

– Mais Héloïse, elle voulait jouer avec lui. J’ai pas réussi à l’empêcher d’entrer dans la chambre.

– Lucy ! Je t’avais demandé de la surveiller un peu, j’ai des papiers à m’occuper tu sais.

Lucy baissa la tête, les larmes aux yeux.

– Oui je sais, mais elle m’écoute pas, Héloïse, elle dit que je suis pas maman.

– Oh ma puce …

Rémi prit sa fille dans ses bras. Lucy n’avait que neuf ans, et que c’était à lui de s’occuper de ses enfants, pas à sa fille. Il laissa sa feuille d’impôt sur la table et se dirigea vers la chambre d’Hugo. Il aurait un peu de temps quand sa femme rentrerait du travail, elle pourrait prendre le relais.

*

Les boîtes sont éparpillées par terre, les photos étalées sur ses genoux en tailleur. Lucy caresse une première photo, sa mère, immortelle dans sa jeunesse. Ses cheveux châtains longs, sa blouse d’infirmière, prête à aller travailler. Celle d’à côté est ridicule, mal cadrée. Mais c’est un des rares clichés de son père. Elle le voit à peine, dans le petit coin droit, l’air concentré. Elle aime surtout savoir que c’est sa mère qui l’a pris, avec sa maladresse habituelle. Elle a réussi à surprendre son père, et la photo est allée rejoindre la pile d’images où le modèle est plus souvent la maison que les enfants qui posent.

Les images de son père à l’hôpital avec Hugo, le cheveu blanc, le visage affaissé se superposent à cette photo où il est si jeune, où les drames ne sont pas encore arrivés. Il ne sait pas, son père, tout ce qu’il va perdre. Et Lucy, elle, aimerait redevenir la petite fille insouciante de la photo.

*

Rémi regarde Lucy s’enfuir dans les couloirs de l’hôpital. Elle a toujours été la plus forte, celle qui a maintenu la famille à la mort de Line, qui l’a soutenu du haut de ses seize ans. Alors il ne comprend pas : sa disparition, sa réapparition, sa fuite, ses yeux hantés. Il n’est pas sûr que son cœur de soixante ans puisse encore supporter beaucoup.

Il s’assoit sur le fauteuil en plastique vert de l’hôpital et contemple d’abord Héloïse décharnée dans son lit, puis Hugo qui lui tient la main les larmes aux yeux. L’image fait battre son cœur plus vite, lui redonne un peu d’énergie, celle du désespoir. Pour Hugo, il restera fort. Et pour Lucy, il découvrira la vérité de ce qui lui était arrivé.

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Les Gens dans l’enveloppe, Isabelle Monnin avec Alex Beaupain

Editions JCLattès, Paris, 2015, EAN9782709649834

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