« Le Courage des Innocents » d’après Carmen

Samedi 5 octobre 2024, la Médiathèque Louis-Aragon de Bagneux a consacré une journée entière à la rentrée littéraire. Pour l’occasion, l’équipe de médiathécaires avait sélectionné dix « coups de cœur » qui étaient au  centre de l’atelier d’écriture, « À livre ouvert », animé par Annie, intervenante d’A Mots croisés.

C’est le roman «  Le Courage des Innocents » de Véronique Olmi que Carmen a retenu pour imaginer son propre récit, à partir des propositions d’écriture suggérées. Bonne lecture !

✍🏻✍🏻✍🏻

Jamais encore, Ben n’avait ressenti autant de sentiments contradictoires. Le jeune homme d’à peine vingt ans ne parvenait pas à gérer ce trop-plein d’émotions.

Dans ses bras, pudiquement, il tenait l’enfant serré sur la poitrine. Il y avait eu des femmes dans sa vie, il les avait enlacés avec volupté, désir, concupiscence bien souvent. Mais cette petite fille, lovée dans son cou, le déstabilisait. Ben sentait la pression de son corps, entendait battre son petit cœur fragile, la chaleur de son souffle court. Elle s’abandonnait à cet inconnu, comme on remet son existence entre les mains d’un sauveur. Il était déjà tout pour elle, lui qui ne s’attendait pas à devenir l’univers entier d’une enfant.

Ben avait parcouru un long périple pour rallier cet orphelinat en Ukraine. Rien, sinon le hasard ou le destin, ne l’avait pourtant préparé à ce qu’il s’apprêtait à faire. Prendre en charge Mila, fillette qui avait tout perdu un jour de printemps sale. Sale de bombardements incessants, sale de la terre souillée du sang des hommes, sale par la mort de ses parents.

Ben et Mila faisaient connaissance comme un père découvre sa fille le jour de sa naissance. Mais, il est des accouchements bien difficiles, et il se sentait à la fois heureux et piégé. Ses émotions ne lui appartenaient plus, Mila venait de les faire siens. Elle n’était plus une orpheline, seule au monde. Désormais, son destin venait d’entrer en résonance avec celui de Ben qui ne savait pas ce qu’il avait dans le cœur. L’amour ou la rage. 

Rien n’existait du paysage qu’il traversait, droit, à fond vers son but, mais pas aussi qu’il le voudrait, même si sa vieille Jeep donnait tout ce qu’elle avait et que son pied ne décollait pas de la pédale de l’accélérateur qui vibrait sans démériter. Le temps pressait pour Ben et Mila. Le front n’était pas si loin et parfois ils pouvaient entendre le fracas et la fureur des combats rapprochés.

A chaque bruit un peu plus violent qu’un autre, Mila sursautait tout en s’agrippant au siège de la voiture. Ben la rassurait par des paroles apaisantes sans pour autant être tellement plus fier que l’enfant. Il savait qu’ils devaient s’éloigner le plus rapidement possible de cet enfer, sa plus grande crainte étant d’être pris entre deux feux. Mitraille russe ou ukrainienne, c’était du pareil au même quand il s’agissait d’éviter des balles.

Ben commençait à regretter d’avoir quitté l’orphelinat quasiment à la tombée du jour. Jamais ils ne rallieraient Marioupol avant que la nuit ne s’abatte sur ce pays ravagé. Trop tard pour faire demi-tour, cette Jeep allait devoir rouler coûte que coûte et Ben croisait les doigts pour qu’elle résiste jusqu’à ce qu’ils soient tous les deux en sécurité.

Il devait bien y avoir un village dans le coin. Il priait en silence pour que des habitants de ce pays dévasté acceptent d’ouvrir leur porte, laissent entrer deux parfaits étrangers, un homme et une enfant, venus de nul part. Il espérait que le minois angélique de Mila attendrirait les paysans méfiants afin de passer les prochaines heures au chaud, à l’abri du danger.

Les deux mains fermement cramponnées au volant de son véhicule, Ben commença à ressentir une faim soudaine. S’il avait un creux, la petite devait également être affamée. A quand remontait le dernier repas de la fillette? Il ne le savait pas. Il fouilla dans la poche intérieure de son blouson de cuir délavé à la recherche d’une barre chocolatée. Il en emportait toujours avec lui en cas de fringale subite. 

« Tu aimes ? Tu en veux ? » Son ukrainien était un peu approximatif mais suffisant pour que Mila comprenne et prenne la friandise que Ben lui tendait. Elle déchira l’emballage, dévora la sucrerie comme si sa vie en dépendait. Ben sourit en la voyant croquer à belles dents le chocolat, il en avait presque oublié sa propre faim.

La route, défoncée par endroit, maltraitait la pauvre Jeep menaçant de rendre l’âme mais Ben ne ménageait pas ses efforts pour maintenir la vitesse. Avancer, toujours avancer. Plus il mettrait de la distance entre eux et la guerre, mieux ce serait. Y parviendrait-il ? Seul Dieu ou le diable le savait.

La pluie venait de s’inviter. De lourds nuages noirs n’annonçaient rien de bon. Un bruit de tonnerre faisait craindre des intempéries.

Soudain, Ben cru apercevoir des lueurs au loin. De vagues lumières, qui se firent plus nettes au fur et à mesure qu’il en rapprochait. Mila avait fini par céder au sommeil. La fatigue, la faim, la peur l’avaient épuisé. Puis, il entendit des aboiements de chiens, des sirènes, des orages.

Mais à l’entrée du village, Ben vit son bel élan stopper face à un nouvel obstacle. Un barrage en travers de la route l’empêchait d’aller plus loin. Alors, il repensa à checkpoint Charlie délimitant les deux Allemagne à Berlin. Il songea à toutes ces personnes séparées comme autant de drames humains. Une angoisse le saisissait tandis que Mila dormait toujours. Sommeil de l’innocente confiance en l’homme venu l’arracher à sa misérable condition. Il voulut la réveiller mais renonça. A quoi bon, que la petite voit de nouvelles horreurs. Si tout devait se terminer là autant qu’elle ne s’aperçoive de rien. C’était mieux ainsi.

Le garde en faction s’approcha de la voiture dont le moteur tournait péniblement. Ben le voyait remuer les lèvres mais il n’entendait pas ce qu’il disait. Il descendit la vitre, la pluie en profita pour entrer dans l’habitacle. Le soldat allait-il lui parler en russe ou en ukrainien? Afin de paraître amical, Ben esquissa un timide sourire en lui tendant ses papiers. La mine patibulaire de l’homme armé lui glaçait le sang. Pourvu qu’il ne lui prenne pas l’envie de les canarder pour rien, juste pour se défouler.

Ben poussa un ouf de soulagement quand il lui rendit les documents et qu’il venait de s’adresser à lui en ukrainien. Il cherchait à savoir d’où ils venaient et où ils comptaient se rendre en pleine nuit, des affrontements faisant rage un peu plus au nord. Ben maîtrisait tant bien que mal la langue, mais fit de son mieux pour expliquer pourquoi il était venu dans cette contrée ravagée et pourquoi ils devaient impérativement trouver un abri jusqu’au lever du jour.

Le sbire tenant son arme prête à servir se taisait, examinant la voiture, Ben, Mila ensommeillée. C’est alors qu’il posa une question que le jeune homme ne comprit pas immédiatement. Il avait la terrible sensation de voir la situation lui échapper, la crainte que tout ne finisse par déraper. Il était venu ici afin d’aider des enfants, dans ce pays qui fut le berceau de sa famille maternelle. Il avait envie de sentir leur vie contre la sienne. Aimer et être aimé. Pour la deuxième fois, le soldat  posa sa question : « Quel est ton dernier mot ? » Et il a répondu : « Vivre ».

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑