D’après « Vies et survies d’Elisabeth Halpern »

Pour ce nouvel atelier hors les murs, À Mots croisés a poussé la porte de la librairie Le Bazar utopique à Bagneux. Nous en avons profité pour échanger avec notre duo de libraires sur leurs choix de lectures et sur leurs « Coups de cœur ».

Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a ensuite invité le petit groupe d’écrivants à imaginer une histoire, à partir d’un ouvrage coup de cœur de nos libraires, en reprenant son l’incipit, son excipit ainsi que la première phrase de la page 111 https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_de_la_Page_111 

C’est le roman « Vies et survies d’ Elisabeth Halpern » de Carine Hazan que Carmen a retenu pour imaginer son propre récit.

Incipit

Elisabeth aurait pu être romancière.

Page 111

Elisabeth lui explique posément qu’il n’aura rien d’autre à manger. 

Excipit

J’espère te lire bientôt. Des baisers de l’Australie « down under ».

Ta grand-mère 

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Elisabeth aurait pu être romancière, si elle ne l’avait pas rencontré. Lui.

Depuis son plus jeune âge, elle avait développé un don pour écrire, raconter des histoires, ses histoires. Travailleuse et talentueuse, la jeune fille espérait devenir une autrice reconnue par ses pairs. Ses professeurs lui promettaient un brillant avenir dans la littérature, sa grand-mère se sentait déjà très fière de sa petite-fille. Elle deviendrait riche, célèbre et surtout heureuse car pour Elisabeth, l’écriture était  avant tout une passion, une seconde nature.

Mais ça, c’était avant. Avant cet homme qui lui fit tout quitter du jour au lendemain, sans l’ombre d’un doute. Fiançailles et mariage précédèrent  la naissance d’un enfant, un fils ce qui combla son époux dont le nom allait perdurer dans le temps. A vingt-et-un ans, Elisabeth devint mère pour la première fois et dix-huit mois plus tard, des jumeaux agrandirent la famille. La jeune femme épuisée par ses maternités rapprochées, s’étiolait petit à petit. Si elle trouvait encore la force de raconter des histoires à ses bébés, écrire n’était plus une priorité. Elle passait sa vie entre changes, ménage, cuisine et travail à mi-temps dans une maison de retraite comme aide soignante. Elle aimait ce métier peu valorisé même s’il ne la satisfaisait pas pour autant.

En épousant le père de ses enfants, elle avait fait plus qu’abandonner ses études. Elle avait renoncé à tout ce qu’elle croyait possible. A trop donner, elle s’oubliait.

Elle survivait ainsi, coincée entre une existence étroite, sans relief, sans grand chose pour la faire vibrer, et un homme qui devenait de plus en plus aigri, irascible, exigeant. Le prince n’avait plus rien de charmant, la magie des débuts enchanteurs envolés, ne restait qu’un quotidien de plus en plus oppressant.

Ainsi, tout devint sujet de crispation dans le couple, notamment les repas que monsieur jugeait insuffisamment élaborés à ses yeux. Elisabeth lui expliqua qu’il n’aura rien d’autre à manger, que rien ne l’empêchait de se mettre aux fourneaux s’il n’était satisfait pas de sa cuisine. Seuls, ses enfants lui apportaient un peu de joie. Voir leurs yeux briller quand elle racontait des histoires pour les endormir, devint son moteur de vie. Elle passait auprès d’eux de longues heures même après qu’ils se soient endormis, et finissait par s’assoupir dans le fauteuil à bascule de la chambre.

Elisabeth regrettait ses choix. L’amour l’avait aveuglé et le mariage était sa prison. Elle pensait à sa grand-mère qui avait tant cru en elle, en ses talents. Elle avait épousé un homme en dépit des avertissements répétés de sa famille et avait fini par les rejeter. Aujourd’hui, les regrets l’envahissaient et elle ne savait quoi faire pour se rapprocher d’eux. Ecrire à Mamy, voilà qui serait une belle façon de rétablir le contact. 

Dans le silence de ses nuits sans sommeil, Elisabeth lui écrivit une longue lettre lui expliquant sans détour, sans rien chercher à dissimuler de ce qu’elle vivait, ses espoirs et ses attentes. La lettre fut postée avant que la maisonnée ne se réveille. Le matin encore frais lui donna un coup de fouet comme si elle n’avait plus rien ressenti depuis longtemps. Elle allait se remettre à écrire, pour elle, pour ses enfants, pour sa grand-mère. Rien, ni personne ne se mettraient en travers de ses projets, il lui fallait retrouver le chemin de sa vie, celui qui mène au bout des rêves.

Avec un mélange de crainte et d’espoir, Elisabeth guettait chaque jour l’arrivée du facteur, avec la précieuse réponse qu’elle attendait. Les semaines passaient et la jeune femme ne recevait rien d’autres que des factures à régler, des relances de créanciers. Elle devait taire sa déception à son époux qui en aurait profité pour la fustiger avec ses vaines espérances. Et puis, un jour une lettre pas comme les autres arriva, une lettre du bout du monde, une lettre d’Australie. Elle dût réprimer ses émotions pour ne pas inquiéter les petits qui observaient leur mère toute émue de tenir entre ses mains tremblantes ce courrier tant attendu. Elle décacheta soigneusement l’enveloppe, en sortit deux grandes feuilles de papier, et commença sa lecture. Elle avait le regard brouillé de larmes, tandis qu’elle lisait. Parfois, on pouvait la voir sourire comme si le soleil était entré dans son âme. Tout allait changer pour elle et ses enfants, loin de ce mari et père si décevant. L’Australie et sa grand-mère leur tendaient les bras. Submergée de chagrin, elle s’y était installée pour tenter d’oublier que sa petite-fille l’avait rejetée. Les services postaux avaient réalisé des miracles car la lettre d’Elisabeth avait fait presque le tour de la terre pour enfin parvenir à sa destinatrice. Qu’il était bon de se sentir à nouveau heureuse et pleine d’envies à venir.

Pour s’en persuader encore plus, elle lut et relut les dernières lignes de sa lettre… « J’espère te lire bientôt, baisers de l’Australie, down under. »

Ta grand-mère

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