Mon petit cœur

Pour le premier atelier Classique de la saison 2025 – 2026, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé au groupe d’écrire autour du « Point de bascule », appelé aussi tournant narratif, twist, ou moment charnière. Il s’agit d’un événement ou d’une révélation qui modifie radicalement le cours de l’histoire ou la compréhension qu’en a le lecteur, un moment essentiel à la dynamique du récit. 

À suivre le récit imaginé par Carmen.

Mon petit cœur

Debout, devant sa psyché, Adèle pose ses mains sur son ventre. Depuis l’annonce de sa grossesse, la jeune femme scrute matin après matin, son bébé grandir en elle, bien à l’abri des vicissitudes du monde. Elle aime cet instant où elle le voit s’arrondir tout doucement. 

Adèle, a refusé de connaître le sexe de son futur enfant. Fille ou garçon, peu lui importe. La seule chose qui soit essentielle à ses yeux, qu’il ou elle soit en bonne santé. Julien, quant à lui, n’est pas de cet avis. Il dit qu’il a besoin de se projeter, d’envisager à devenir père d’un petit garçon ou d’une petite fille. Et surtout, comment s’adresser à ce bébé. C’est sans compter la détermination de la jeune femme. L’argument ultime, une grossesse est un cadeau du ciel et on n’ouvre jamais un cadeau en avance, il doit donc se montrer patient, et puis nous l’appellerons « Mon petit cœur ». Neuf mois, c’est peu à l’échelle d’une existence.

Mais ce matin, n’est pas comme hier, tout est différent. En quelques heures, tout a changé. Il a suffi d’une consultation de suivi avec le Dr Lomont, d’une échographie de contrôle pour qu’Adèle et Julien voient leur espoirs voler en éclats. Tout a commencé, par un :

– Ah voilà, qui est curieux !

– Quoi donc? 

– Je n’ai pourtant rien vu de spécial la première fois…

– Mais quoi, que se passe-t-il, Docteur ?

– Ne vous inquiétez pas, je reviens tout de suite. J’ai besoin d’un autre avis, celui du docteur Rigaud.

Et, la machine s’est soudainement emballée quand ils reviennent. Sans un regard vers les parents, le docteur Rigaud s’empare de la sonde d’échographie, se focalise sur l’écran,  appuie si fort sur le ventre d’Adèle qu’elle étouffe un cri de douleur.

– Surtout ne bougez pas, intime le médecin, les yeux toujours fixés sur l’image du bébé.

– Hum, je suis d’accord avec votre diagnostic. On a un problème.

On a un problème?  Adèle sent son coeur s’échapper de sa poitrine. Qui a un problème? Eux ou elle? C’est elle et son mari qui attendent un enfant, pas eux, alors qu’ils arrêtent de parler comme s’ils n’étaient pas là.

– Monsieur, Madame Duvel. Il y a un souci avec le fœtus, annonce le docteur Lomont. Il présente une hernie diaphragmatique congénitale. Les organes normalement situés dans l’abdomen remontent dans le thorax via une béance anormale, comprimant cœur et poumons. C’est grave, très grave même.

Le ciel, la terre, tout vient de tomber en morceaux pour le jeune couple. 

– Mais, il va vivre? C’est guérissable non?

– Ce n’est pas aussi simple avec cette pathologie. Nous sommes à près de 80% de décès à trois jours et s’il survit, la guérison sera un parcours du combattant. Vous avez la possibilité de poursuivre votre grossesse jusqu’à son terme et vous serez sous haute surveillance ou bien accepter une interruption médicale. Dans votre situation, elle devrait être automatiquement validée par le collège médical. Mais soyez rassurés, cette pathologie n’est nullement héréditaire. Après celui-ci vous aurez d’autres enfants en bonne santé. Je vous donne un rendez-vous en urgence, votre cas est prioritaire. 

Adèle subit toutes ces informations  sans broncher mais dans sa tête et dans son cœur, elle sait qu’elle a déjà déclaré la guerre au destin. Elle ne sait pas encore comment. Mais elle ne va pas laisser la mort s’inviter jusque dans ses entrailles, attendre sans rien faire que la grande faucheuse lui ravisse son enfant, avant même qu’il n’ait pu pousser son premier cri.

La nuit n’en fut pas une. Ni Adèle, ni Julien n’ont pu trouver le sommeil. Comment dormir alors que la vie d’un enfant, leur enfant est entre les mains d’un coup du sort. 

Si dans un premier temps, Julien s’est montré favorable à l’IMG, il fut vite repris par son épouse, résolument décidée à se battre comme une louve. Comment pouvait-elle accepter une telle chose? Il faut être une femme pour savoir ce qui se passe au fond de son corps. Même si Julien se montre déjà extrêmement impliqué dans sa future paternité, il ne peut imaginer les sentiments puissants entre une mère et son enfant. C’est secret, bien gardé au chaud. 

Les dernières heures furent atroces entre discussions et recherches sur le net. Il devait bien y avoir des précédents et des cas de guérison. Chercher, chercher encore, car renoncer, hors de question.

Adèle s’habille dans un profond silence. Elle se sent si fatiguée, si triste mais prête au combat car elle sait que rien ne va être facile pour arriver à imposer la décision qu’elle et son mari ont prise. A la maternité, qu’il est douloureux de voir toutes ces femmes la mine heureuse dans la salle d’attente ! Ici, la vie est partout, s’affichant jusque sur les murs avec des photos de bébés bien portants. Personne ne peut imaginer l’intensité de leur chagrin, le bonheur est un sentiment égoïste et qui ne se partage pas.

Ils sont cinq médecins, tous spécialistes dans les grossesses à risques, à les recevoir. L’instant se veut solennel, et à voir leur dossier étalé sur le large bureau, Adèle et Julien comprennent qu’ils débattent sur leur cas bien avant leur arrivée. L’un deux, blouse blanche ouverte, l’air détaché:

– Monsieur et Madame Duvel. Vous avez été informés de la situation.Les examens sont formels, le diagnostic d’hernie diaphragmatique est bel et bien confirmé. Pour l’heure, votre bébé va plutôt bien compte tenu de la problématique qui est la sienne. Mais nous savons qu’au fur et à mesure des semaines, il va présenter un gros retard dans le développement de ses poumons. Ils vont se trouver écrasés par les viscères qui vont envahir tout l’espace thoracique. Que vous décidiez l’IMG ou d’aller à terme, nous vous accompagnerons dans votre prise de décision. Ce n’est sûrement pas ainsi que vous aviez envisagé votre premier enfant mais nous vous aiderons à surmonter cette épreuve.

– Pourquoi ne nous proposez-vous pas la troisième voie possible ?

La parole d’Adèle claque tel un coup de fouet dans l’air et provoque une onde de stupeur dans le staff médical, réuni autour d’eux.

– Je ne comprends pas bien Madame Duvel. Insinuez-vous que nous vous aurions caché quelque chose? 

– Oui, vous nous avez proposé la facilité pour vous, mais pas pour nous. Pourquoi exclure la chirurgie intra-utérine? Elle a fait ses preuves. Mon mari et moi, sommes parfaitement conscients des risques encourus, mais nous choisissons cette option et ce n’est pas négociable. 

Adèle et Julien se tiennent par la main, bien décidés à imposer leur décision. Il s’agit de leur bébé, alors rien ne les fera changer d’avis.

Et, pour la première fois, le jeune père prend la parole:

– Notre enfant va naître et il va vivre.

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