Jeu d’écriture « Des métiers et des mots »

Nouvelle expérience d’écriture pour les écrivants d’À Mots croisés avec jeux et impromptus ludiques, proposés par Véronique Devaux. « Des métiers et des mots » était un exercice d’écriture à partir du champ lexical lié à un métier d’hier. À suivre le récit imaginé par Annie.

Pas de veine

Béthune, février 1948. Large d’épaules, le cou épais, Émile avait la mine sombre quand il rentra au coron. La journée avait été épuisante. Un vent glacial soufflait dans les galeries. Son briquet avait même gelé ! Comble de malchance… Jeannette, son épouse, lui annonçait que, sur le coup de midi, leur chat, Grisou, s’était fait écraser par un chauffard. Pas de veine !

Le front bas, creusé d’une faille profonde qui ne disparaissait jamais, la gueule noire au regard couleur anthracite s’effondra sur le carreau, dans la  cuisine. Pour soigner sa détresse, il réclama une petite absinthe. Puis, une autre. Et, encore, une autre. Sa coke à lui. Il se prit à rêver d’acheter, avec leurs économies, une paire de ciseaux à deux roues crantées et un tournevis à souder au prochain Salon des Arts ménagers. Jeannette pourrait enfin leur coudre un dessus-de-lit en patchwork ! Pourtant, tout cela ne consolait pas Émile. Il était malheureux. Profondément triste. Il se mit à pleurer sur son sort. De tout et de rien. De fil en aiguille, il se prit à entrevoir un espoir. Et, s’il remportait le prix du Concours Lépine ! Il savait aussi manier la scie et le rabot. Dans six mois, il aurait fini de construire une petite brouette-couchette avec un bon matelas en laine ! Sûr que leur futur bébé y serait bien pour dormir pendant les balades dans le jardin. 

Autour d’Émile, la vie semblait attendre. Jeannette continuait son ouvrage. Six mailles à l’endroit, trois à l’envers, maille en attente… La pendule sonnait les heures avec constance. 

Émile resta là, assis, silencieux jusqu’au soir. Les mots lui semblaient inutiles. De toute façon, ils ne les maîtrisaient pas. Il n’avait même pas réussi à décrocher son certificat d’études. Alors, il avait suivi son père. Au fond du puits numéro 3. C’est lui qui lui avait appris tous ces gestes. Ses bras, ses mains, ses doigts étaient solides et habiles comme des serfouettes torx à cinq dents.  

Il était las. Pourtant, à huit heures, quand il entendit le journaliste à la radio égrener les nouvelles du jour, son visage s’illumina. C’était le bout du tunnel. Émile se mit à hurler dans le poste : « J’arrive, camarades ! Je vous rejoins au piquet ! » 

Le lendemain, des affrontements violents opposèrent mineurs et forces de l’ordre. Émile fut tué sur une barricade au pied du terril. Ses vêtements sont toujours accrochés dans la salle des pendus. 

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑